Regard sur les mécanismes qui fabriquent des fragilités et traversent nos sociétés, par François P. Boursier, Novembre 2008

La perte du cadre

Nous vivons un temps mondial nouveau fait de bouleversements d’incertitudes et de dangers qui se conjuguent avec ce formidable mouvement de la mondialisation, de la globalisation des affaires du monde.

La mondialisation est notre nouvel horizon de pensée et peut être notre « horizon d’attente ». Un « temps mondial » nouveau. Si le « Temps mondial est avant tout un imaginaire » 1 il y cependant l’idée qu’il existe une nouvelle dynamique du monde, faite d’enchaînements de faits et de situations inédites. « Le moment où toutes les conséquences géopolitiques et culturelles de l’après guerre froide s’enchaînent avec l’accélération des processus de mondialisation économique, sociale et culturelle ». C’est l’interaction des deux processus qui est nouvelle.

Il faut prendre en compte la fin de la guerre froide et la disparition d’une géopolitique du sens. Une nouvelle grammaire des civilisations s’impose (à partir de Fernand Braudel) entre universalité et replis identitaires. Une géopolitique des passions qui produit un monde dangereux et incertain. C’est dans ce contexte qu’il nous faut repérer les fragilités qui traversent nos sociétés.

La mutation technologique et la sortie du monde industriel qui se traduit par le développement d’un capitalisme financier et la fin des économies industrielles, la logique de flux, les technologies nouvelles, et une nouvel économie des images et des écrans. Tout ceci produit un rapport au réel complexe au sein duquel l’émotion devient un nouveau vecteur de notre rapport au monde.

1 Voir les travaux de Zaiki Laïdi chercheur au CERI (IEP de Paris).

 

De nouvelles trajectoires de vie qui révèlent des fragilisations

 Nous vivons dans une société des individus marquée par la perte de « la groupalité ». C’est le temps de l’individualisme négatif et de la solitude. Nous avons rompu les appartenances qui étaient les nôtres (Famille, Eglise, Syndicats, Mouvements etc.). L’émotion devient le vecteur central de notre rapport au monde. C’est le culte de la performance, l’impératif d’être soi et son pendant qui touche de plus en plus de personnes dans nos sociétés : la dépression la subjectivisation de l’utopie. Une société liquide et des flux qu’évoque Zygmunt Baumann.

 La fin d’un monde. Nous reprenons ici les travaux de la sociologue des religions, Danielle Hervieu Léger. Celle-ci pour qualifier les transformations de nos sociétés, préfère le mot d’ultra modernité à celui de post modernité. Pour celle-ci il y a continuité, la nouveauté procédant de l’accélération extrême du changement. Elle parle d’une mutation culturelle que nous sommes en train de vivre et qui bouleverse de fond en comble l’armature symbolique de notre société. Les composantes essentielles de cette ultra modernité sont :

L’affirmation de la composante psychologique de la modernité qui donne à l’individualisme contemporain sa tonalité particulière. Sur le plan religieux, cela donne « Une recomposition décisive des besoins spirituels sous le signe de l’intériorité et de l’intensité personnelle » (Yves Lambert, historien, Dieu change en Bretagne, écrit en1985).

La transformation du rapport au temps et à l’espace qui se traduit par un double mouvement de raccourcissement des temporalités et d’élargissement des spatialités qui confronte les individus à « l’instantanéisation » de leurs expériences. Ici se joue la modification de notre rapport au temps : crise de l’avenir, rapport au passé qui devient le « lieu de mémoire » et enfermement dans le présentisme (ici, maintenant, tout de suite).

La transformation qualitative du rapport à la nature qui, au-delà de la simple artificialisation, bouscule la définition des frontières entre humain et non humain, animé et inerte etc. (exemple des manipulations génétiques).

La contractualisation généralisée des relations sociales dans tous les domaines qui met en cause l’idée que ces liens puissent avoir une autre légitimité que la volonté des individus : « On parachève ici l’arrachement du principe d’autorité à toute transcendance » écrit Hervieu Léger. Dans tous les domaines le relationnel prend le pas sur l’institutionnel et nourrit puissamment les représentations d’une vie. Cette contractualisation conduit à une société en crise au regard de la transmission : celle-ci se manifeste par la crise des institutions et la crise de l’autorité. Le fondement de cette difficulté est à rechercher dans la crise de notre rapport au temps qui débouche sur la surchauffe du présent, le culte de l’immédiateté, de l’urgence. C’est ici qu’il faut introduire le constat d’une société qui vit à l’ère du « Tous victimes ».
 

La crise du travail

Notre monde est passé insensiblement de la culture du travail qui procurait sens et sécurité à chacun (dans un contexte de crise de ce dernier : chômage, précarité, pauvreté et exclusion) à celle de la consommation qui devient notre seul horizon.
Ce changement de paradigme est à prendre en compte : nous sommes devenus collectivement une société rassasiée.

Qu’est ce qui a changé fondamentalement ? D’abord, la notion de temps a été bouleversée.

Nos grands-parents, en 1914, avaient une espérance de vie moyenne de 500 000 heures. Ils travaillaient 200 000 heures.
Aujourd’hui, l’espérance de vie est passée à 700 000 heures mais on ne travaille plus, en moyenne, que 67 000 heures. Cela veut dire, que temps de sommeil déduit, le Français, dispose en moyenne de 400 000 heures pour des loisirs ou des activités diverses.

C’est l’explosion du temps libre.

Cela explique notamment que l’on investisse massivement dans la maison. Cela ne fera que s’accentuer. Le sentiment de déclassement exprimé par la société française est un autre aspect de cette crise du travail. La pauvreté et la précarité vécues entre sentiment réel et représentation. Nombreux sont ceux qui vivent un sentiment de déclassement exprimé par la société française, où l’idée et la promesse de la promotion sociale ont été remplacées par la peur du « descenseur social ». Ce sentiment qui nous envahit et nous donne à penser que nos enfants auront une vie moins bonne que la nôtre. La pauvreté est de retour avec la précarité vécue. Le social apparaît éclaté et la solidarité moins pertinente.
 

Des individus plus mobiles

Les gens sont aussi plus mobiles.

Nos grands-parents effectuaient, en moyenne, 5 km par jour. À pied, le plus souvent. Aujourd’hui, les déplacements quotidiens moyens s’élèvent à un peu moins de 45 km dont 30 km dans le proche périmètre de son lieu de vie, et à 40% seulement pour des trajets travail/domicile.
Le reste du kilométrage, 15 en moyenne, concerne les déplacements de week-end ou de vacances.
Paradoxe, les personnes les plus mobiles sont les femmes d’agriculteurs.
Dans des agglomérations qui font désormais une trentaine de kilomètres de diamètre, en moyenne, l’objectif des actifs est d’habiter à moins d’une heure de son travail.

Attention ! La mobilité n’est pas la migration. Nos grands-parents montaient à Paris pour faire leur vie et n’en bougeaient plus.

A contrario, 4 millions de Français ont changé de région au cours des dix dernières années. C’est considérable. 50 000 retraités quittent la capitale chaque année. C’est pourquoi dans les cantons où les résidences secondaires sont les plus nombreuses, on crée le plus d’emplois, généralement par les enfants qui ont découvert la région avec leurs parents et ont choisi de s’y installer. Or, généralement, on juge le phénomène des résidences secondaires de manière négative.
On considère que cinq retraités créent un emploi.
 

La métamorphose des territoires

Nouvelles inégalités et nouvelles mobilités, une France plus homogène et des territoires plus divisés.

Les territoires fragiles sont autant en milieu urbain que rural.
 

Nous vivons dans une saison de défiance

Une crise du système démocratique : la défiance s’installe et tend à devenir soupçon. Pourquoi ? Nous sommes face à une crise du politique. C’est la crise du politique comme défiance. c’est « la société d’éloignement » évoquée par Michaël Walzer. Nous constatons que les pays où la confiance envers les gouvernants est la plus forte sont les pays où la confiance entre les individus est aussi la plus forte (66,5% des Danois font confiance à leur concitoyens, et seulement 22,2% des Français font confiance à leurs concitoyens).

La crise du modèle politique français se manifeste à travers quatre crises de la représentation politique : divorce consommé entre les citoyens et leurs représentants, l’impossible transcription du social éclaté en politique, le sentiment de dépossession démocratique, le discrédit des politiques. Pour appréhender la vie démocratique il faut mettre en évidence les deux scènes fondamentales de l’action politique. La vie politique électorale avec les élections qui donnent légitimité, le principe de la démocratie représentative avec ses mandats confiés aux candidats élus. Ce qui suppose notre participation électorale. Et nous savons que l’abstention devient un phénomène majeur de la vie politique.

Nous sommes en présence de l’instance d’organisation de la confiance. Mais au côté de cette espace central de la vie politique, il est nécessaire de penser les interventions citoyennes face aux pouvoirs : c’est la mise à l’épreuve permanente des gouvernants, les pouvoirs de surveillance, et les formes d’empêchements de cet exercice du pouvoir que nous pouvons développer (grève, manifestations etc.). Il s’agira ici d’organiser l’espace de la défiance.
 

Tension entre universalisme et replis identitaires

Tension entre universalisme et replis identitaires, ici est l’enjeu d’un dialogue des cultures.
Notre monde reste marqué par une tension entre universalisme et replis identitaires, la question de l’immigration qui devient un impératif, celle du dialogue des cultures qui devient une exigence.
On parle de diversité culturelle ou de danger d’uniformisation. On assiste à l’émergence d’une culture planétaire qui pose le problème de la diversité géographique, industrielle et artistique de la culture.
Pour certains notre avenir serait celui du choc des civilisations.

C’est tout l’enjeu de la construction d’une culture universelle dialoguant avec la diversité des cultures à l’encontre du risque que représente la question du « choc des civilisations ».
 

Des défis aujourd’hui qui donnent le goût de l’avenir

Face à ce monde incertain, dans cette société où manquent les repères, Que faire ? Que dire ? Qu’imaginer ? L’enjeu central est de conjuguer tous les niveaux de l’action : de l’individuel au sociétal en passant par le politique.

1- La question de la solidarité. Ici se joue la question de ce que Pierre Rosanvallon appelle : « l’arithmétique de la dette ». Comment réaffirmer et vivre, et sur quelles bases fonder nos solidarités, qui confirment que nous avons toujours besoins les uns des autres. Historiquement la même question s’est posée a la fin du 19° siècle et les acteurs de l’époque ont su refonder un contrat social pour une société que l’on appelait a l’époque « société en poussière ».

2- Il faut être de son temps, en épouser les tendances, afin d’accompagner la société en étant présent à elle, à ses questionnements, ses inquiétudes, à ses risques de replis. Il est nécessaire de faire avec la réalité et à partir de la réalité. C’est au cœur du travail de tous les jours que l’on peut apporter des réponses, vivre des valeurs. Il n’y a pas d’un côté le social qui serait bon et de l’autre l’économique qui serait mauvais. Il s’agit du double aspect d’une même réalité à prendre en charge et à assumer. Cela induit des orientations : inventer un rapport dans le travail entre excellence, qualité et humanité, travailler à plusieurs, travailler à une véritable communauté humaine. Prendre en compte ici les mutations du religieux.

3- Etre en capacité de témoigner de certaines valeurs dans un contexte marqué par la fin des identités héritées. La société est marquée par des comportements qui en tout domaine privilégient : hors piste, hauts lieux, temps forts, bricolages et comportements pèlerins (Pour reprendre ici les catégories de la sociologie des religions). Cependant la sécularisation n’est pas ce qu’elle était. Il faut aujourd’hui repenser la question du sens des religions au cœur de la société. Deux axes forts émergent et sont défi : l’exemplarité et le témoignage.

4- Il y a des batailles à venir, notamment celle de la personne humaine (l’enjeu est ici anthropologique), de sa dignité. Pour cela il convient de prendre en compte certaines dimensions : une dimension éthique à construire entre les valeurs partagées et sens de notre responsabilité ; une dimension communautaire au cœur des repères d’appartenance, de la question du bien commun et de l’intérêt général. Comment redonné toute sa place à la dimension collective de nos existences ? une dimension culturelle qui renvoie ici à l’expression des savoirs, des savoirs faire, des élaborations savantes ; une dimension émotionnelle au centre de l’expérience du nous affective et conviviale ; une dimension démocratique qui fonde la partage de la responsabilité.

5- La question de la transmission. Cette crise qui se nourrit de la crise des institutions est au cœur du vivre ensemble de notre capacité à redonner sa place à la tradition.

Ainsi notre monde semble dur à vivre pour des sociétés fragilisées et des individus incertains. Face à ce monde dangereux, inquiétant, dans cette société où manquent les repères, je retiendrai ces quelques pistes : Il faut être de son temps, en épouser les tendances, afin d’accompagner la société en étant présent à elle, à ses questionnements, ses inquiétudes, à ses risques de replis. Etre en capacité de témoigner de certaines valeurs dans un contexte marqué par la fin des identités héritées. La société est marquée par des comportements qui en tout domaine privilégient : hors piste, hauts lieux, temps forts, bricolages et comportements pèlerins (Pour reprendre ici les catégories de la sociologie des religions). Il est nécessaire de repenser la question du sens, et la place des religions au cœur de la société. Deux axes forts émergent et sont défi : l’exemplarité (important de donner l’exemple) et le témoignage. Il y a d’ores et déjà des batailles à mener, notamment celle de la personne humaine (l’enjeu est ici anthropologique), de sa dignité surtout.

 

François P. Boursier
Université Catholique de Lyon
Novembre 2008

Choix Bibliographique :

Catholicisme, la fin d’un monde, Danièle Hervieu-Léger, Bayard, 2003.

La sainte ignorance, le temps des religions sans culture, Olivier Roy, Seuil, 2008.

Le temps des victimes, Caroline Eliacheff et Daniel Soulez Larivière, Albin Michel, 2007.

L’amour liquide, de la fragilité des liens entre les hommes, Zygmunt Bauman, Le Rouergue/Chambon, 2004.

La transmission, un défi impossible ? Jean-Noël Bezançon, Pierre Chalvidan, Frédéric Mounier, DDB, 2007

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