À Lesbos, le Père Joyeux avec les migrants du camp de Moria

Dans la nuit du 8 au 9 septembre 2020, le camp de réfugiés de Moria sur l’île grecque de Lesbos, a subi deux incendies, entraînant un désastre humanitaire. Ce camp accueillait jusqu’à 13 000 réfugiés demandeurs d’asile dont 4000 enfants originaires d’Afghanistan et d’Afrique subsaharienne. Les réfugiés sont aujourd’hui dans un nouveau camp de détention forcée à Kara Tepe, à trois kilomètres au nord de Mytilène. Rencontre avec Maurice Joyeux, prêtre jésuite, ex directeur-fondateur de JRS Grèce. Il était présent sur l’ile de Lesbos au début de la crise du coronavirus, de mars à août 2020.

Plus d’un mois après ce double incendie, quelle est la situation du camp de Moria ? Cette catastrophe était-elle prévisible ?

Père Maurice JoyeuxLe nombre de réfugiés a augmenté constamment jusqu’à l’incendie. En 2016, nous atteignions 7500 personnes quand le pape François est venu à Lesbos. Aujourd’hui, ce n’est plus un camp de rétention mais de détention. Un mois avant l’incendie, le camp de Moria dénombrait plus de 20 000 personnes. Même si 7000 réfugiés avaient déjà été transférés vers le continent grec (perdant toute aides en finance et logement), ils restaient encore 13 000 exilés sur place. Dans l’urgence, ils ont dû fuir précipitamment. Ils erraient sur les routes durant entre Moria et Mytilène durant dix jours et dix nuits. Ils ont été bloqués par la police grecque et l’armée. Au bout de dix jours de grandes difficultés, ils ont été forcés de rejoindre le camp militaire fermé de Kara Tepe, installé à la hâte.

A Kara Tepe, les 13 000 réfugiés sont entassés sous des abris de fortune dans ce nouveau camp temporaire. Dans quelles conditions les migrants vivent-ils exactement ?

Ce sont des lieux de déshumanisation. Les conditions de vie sont très difficiles, sans eau ni électricité. Construit à la va-vite, le camp est exposé au vent et aux fortes inondations avec les pluies diluviennes. Les réfugiés ne reçoivent qu’une ration par jour, ils souffrent de la faim. Le contexte sanitaire dû à la pandémie de Covid-19 est également très compliqué. Cela nous demande une attention médicale particulière et des soins réguliers.

Que reste-t-il des deux écoles que vous aviez créées ? Un autre camp va-t-il être construit ?

Rien ! Tout est parti en fumée. À l’origine, ces deux écoles avaient été créées à l’initiative de réfugiés afghans. En l’espace de trois semaines, nous sommes parvenus à construire une première école : Wave of hope for refugees (« Vague d’espoir pour les réfugiés ») pour 2600 enfants. Une deuxième école a vu le jour sur les hauteurs du camp pour 600 enfants. Mais cela reste des écoles de bidonvilles ! La dignité et la joie des enfants, encadrés par des professeurs recrutés sur le tas, étaient formidables à voir. Trois mois avant l’incendie, les écoles ne pouvaient plus fonctionner car le virus commençait à circuler. Les lieux avaient été réquisitionnés par Refugee4refugees, une organisation non gouvernementale pour en faire un lieu de quarantaine. Je les ai encouragés à reconstruire des écoles dans d’autres zones du camp. J’espère qu’ils obtiendront le feu vert de l’État grec et du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR). Aujourd’hui, à l’initiative de l’association Tolou, je les encourage encore à construire une école pour des enfants âgés de 6 à 12 ans.

Vous avez été au chevet des migrants pendant cinq ans. Comment l’Église apporte-t-elle une aide matérielle et spirituelle ? Comment favoriser la fraternité sur place ?

Je réalise des actions en tant que prêtre jésuite, et avec les forces en présence. Nous n’engageons pas une action confessionnelle. Les réfugiés me connaissent comme prêtre et me respectent comme tel. Ils attendent sûrement une écoute plus continue et des soutiens plus forts. Hélas, nous les décevons souvent car nous ne sommes pas assez nombreux sur l’île. La petite communauté catholique est composée seulement d’une dizaine de membres grecs et étrangers.

Vous avez accueilli à Lesbos en avril 2016 le Pape François avec Bartholomée 1er, patriarche œcuménique de Constantinople et Sa Béatitude Hyeronimos, archevêque d’Athènes. Souhaitez-vous toujours établir un corridor humanitaire en Europe ?

16 avril 2016 : Le pape François rencontre des réfugiés lors de sa visite au camp de Moria à Lesbos en soutien aux migrants et pour interpeller l'Europe et le monde sur l'accueil de ces derniers. Le pape est accompagné du patriarche oecuménique de Constantinople BARTHOLOMEE 1er (g) et de HIERONYMOS II, arch. othodoxe d'Athènes et de toute la Grèce (c). Lesbos, Grèce. DIFFUSION PRESSE UNIQUEMENT. EDITORIAL USE ONLY. NOT FOR SALE FOR MARKETING OR ADVERTISING CAMPAIGNS. April 16, 2016: BARTHOLOMEE 1er (l), HIERONYMOS II (c) and Pope Francis, during the visit at the Moria refugee camp on the island of Lesbos, Greece.

Oui, nous lançons des appels dans ce sens depuis des années mais nous ne sommes pas entendus. Dans sa dernière encyclique « Fratelli Tutti », le Pape évoque la notion de « couloirs humanitaires ». La Grèce accueille au total 130 000 réfugiés sur son continent, dont 35 000 sur les hotspots des îles (centres d’enregistrement et d’identification des réfugiés). Si nous n’inventons pas une manière d’alléger la Grèce de manière solide, nous irons vers des drames encore plus grands que l’incendie de Moria.

D’ailleurs, en février 2020, les cardinaux Jean-Claude Hollerich, président de la COMECE ; Michael Czerny du Dicastère des migrants et des réfugiés, et Konrad Krajewski avaient adressé une lettre aux conférences épiscopales européennes pour les encourager à organiser des corridors humanitaires depuis les camps de réfugiés grecs…

Le Cardinal Hollerich, archevêque du Luxembourg a lancé des appels auprès des évêques européens, et plus particulièrement aux quarante-cinq évêques polonais. Quatre évêques ont seulement répondu et l’évêque de Cracovie est venu sur l’île. La solidarité chrétienne reste faible. J’appelle à un vrai soutien. Il y a de la paresse de l’Europe, trop de peurs, pas assez d’inventivités et de créativités sociales, et l’appel du Pape dans la dernière Journée mondiale du migrant et du réfugié (JMMR) sonne très juste.

Dans l’encyclique « Fratelli Tutti », le Pape a déclaré : « Lorsque le prochain est une personne migrante, des défis complexes s’entremêlent. Certes, l’idéal serait d’éviter les migrations inutiles et, pour y arriver, il faudrait créer dans le pays d’origine, la possibilité effective de vivre et de grandir dans la dignité, de sorte que sur place les conditions pour le développement intégral de chacun puissent se réunir. » Que vous inspire cette citation ?  

Cela va dans le sens du Pape de vouloir travailler à un développement plus juste. Arrêtons de soutenir les régimes corrompus. Il faudra faire des efforts dans les domaines éducatifs, culturels et universitaires. L’Eglise catholique et les églises chrétiennes ont une responsabilité et un rôle urgent à jouer. Tout l’enjeu, sur le plan spirituel, est de ne pas passer à côté de la béatitude des démunis et de l’opportunité de l’accueil des réfugiés.

Vous avez participé au film « Lesbos, par-delà l’enfer » avec le journaliste afghan réfugié Mortaza Behboudi et la réalisatrice Laurence Monroe. Ce film sera diffusé en novembre 2020. Quelle était votre intention ?

Ce film veut aider à regarder en face l’enfer qui torture ces milliers de personnes de tous âges dignes et courageuses. Elles sont nos sœurs et nos frères. Leurs dignité et solidarité assoiffées de liberté sont une lumière dans la nuit de nos peurs et replis.

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