« Je ne crois pas que l’état de célibataire renforce ou diminue les pulsions », par Mgr Giraud

Giraud Hervé - Soissons Laon Saint-Quentin

Interview de Mgr Hervé Giraud, Evêque de Soissons, Laon et Saint-Quentin. Il était à l’époque, en 2000, supérieur du séminaire universitaire de Lyon et secrétaire du Conseil national des grands séminaires.
 
« Pouvez-vous jouer un rôle de prévention en repérant, parmi les séminaristes candidats au sacerdoce, ceux qui sont susceptibles d´avoir des tendances pédophiles ?
Il est très difficile de déceler la pédophilie. Nous ne pouvons nous fonder que sur des témoignages précis ou des indices qui nous mettent en alerte. Tout simplement parce qu´il est dans la nature de la pédophilie de ne pas susciter des paroles claires : le pédophile minimise systématiquement ses actes. Il avouera par exemple « quelques caresses », ou encore « avoir touché un genou » , sans aller plus loin.

Quelles mesures prenez-vous pour déceler d´éventuelles tendances pédophiles et exclure les jeunes qui les présentent ?
Nous sommes peut-être la seule institution d’éducation à offrir une formation intégrale des personnes. Je veux dire par là que notre formation a une dimension à la fois intellectuelle, spirituelle et affective. L’éducation affective des séminaristes passe par plusieurs voies. La vie communautaire tout d’abord : à travers l’ordinaire de la vie en commun et la relation aux autres, le séminariste révèle une part de lui-même. Des sessions de formation psychologique sont également prévues dans les programmes. Le supérieur du séminaire est amené à poser aux jeunes des questions précises sur leur vie affective, sur leur rapport aux femmes. Il leur demande d’en parler avec leur directeur spirituel, et aussi d’en débattre librement entre eux. Les séminaristes ont aussi la possibilité d’avoir un entretien particulier avec un psychologue, et même de suivre une psychothérapie.
Un séminariste ayant des tendances pédophiles ne pourra pas, naturellement, être admis au sacerdoce. Nous donnons aussi aux futurs prêtres un certain nombre de conseils de prudence : ne pas embrasser les enfants du catéchisme. Ne pas être le seul adulte à accompagner et à encadrer un camp de jeunes. Ne pas répondre sur le même registre aux rapports de séduction. D’une manière générale, nous leur demandons de faire tout au grand jour, en public et en toute clarté. Dans une société où les repères sont flous, il est important de tenir compte des codes relationnels. Par exemple, un geste ne sera pas vécu de la même façon par celui qui le pose et par celui qui le reçoit : ça n’a pas le même sens de tenir la main à une personne âgée mourante et de prendre celle d’un enfant ou d’un adolescent.

Est-il possible que certains cas échappent à votre vigilance ?
Nous avons affaire à des hommes dont certains peuvent avoir une capacité à cacher, volontairement ou involontairement, leurs tendances. Nous prenons les moyens à notre disposition pour juger quels sont ceux qui seront aptes à l´exercice du sacerdoce. Mais il peut arriver que certains passent à travers les mailles du filet. Nous ne pouvons pas non plus tomber dans une attitude inquisitoriale.

Quel rôle peut jouer l´accompagnateur spirituel ou le « confesseur »?
Paradoxalement, ce n´est pas forcément lui qui est le mieux placé pour découvrir des tendances pédophiles. On croit que le confesseur sait tout parce qu´il est dans la confidence. Mais un pédophile ne s´accusera pas nécessairement de fautes graves en confession, simplement parce qu´il n´aura pas conscience de leur gravité. Souvent, une personne extérieure sera mieux à même de repérer un comportement suspect chez quelqu´un, à partir de petits faits objectifs. Par exemple, au cours d´une expérience d´insertion en paroisse ou d´un camp d´été. Avertis, nous cherchons à en savoir davantage. Nous pouvons alors nous fonder sur une convergence d´actes et de faits. C´est pourquoi nous comptons beaucoup sur la vie ordinaire, sur le temps de la confiance. Il peut arriver qu´à un moment une personne révèle un indice utile pour nous. La formation au séminaire dure six ans. Si, pendant cette durée, nous n´arrivons pas à déceler les jeunes qui ont un problème, si cela nous échappe, c´est que cela échappera à tout le monde, et même aux psychologues.

Le célibat imposé aux prêtres contribue-t-il à renforcer les tendances pédophiles chez ceux qui en ont déjà ?
Je ne crois pas que l´état de célibataire renforce ou diminue les pulsions. La pédophilie est liée à une structure psychologique profonde, souvent issue de blessures archaïques qui remontent à l´enfance. Une vie sexuelle peut renforcer ces pulsions, tout autant que le célibat. On relève d´ailleurs autant de cas de pédophilie chez les hommes mariés que chez les célibataires. Nous favorisons beaucoup les débats sur le célibat, afin que les séminaristes soient très clairs sur ce sujet. Ont-ils évalué leur capacité à effectuer ce choix ? Seront-ils capables de vivre leur célibat dans la durée de manière heureuse ?

Les jeunes que vous accueillez entrent de plus en plus tard au séminaire, en ayant vécu parfois des expériences affectives fortes. Est-ce que cela change leur rapport aux questions touchant à la sexualité ?
Dans mon séminaire, la moyenne d´âge des étudiants est de vingt-neuf ans. Je constate une évolution sur les questions affectives. Nous restons assez discrets sur le passé de nos séminaristes. Nous souhaitons qu´ils en parlent avec leur accompagnateur spirituel, qu´ils en fassent une évaluation sereine. En tout cas, ce n´est pas un sujet tabou. Il est plus facile que par le passé de parler des questions qui touchent au corps, à l´affectivité et à la sexualité. Les jeunes ont une grande connaissance de ces sujets, ce qui ne veut pas dire pour autant qu´ils ont atteint une maturité affective.

Propos recueillis par Xavier Ternisien. Publié dans Le Monde du 11 Novembre 2000.

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