Digitalisation et vie de famille : quel impact ?

Mgr Bruno Feillet, Evêque auxilliaire de ReimsLe 15 novembre 2016, Mgr Bruno Feillet, évêque auxiliaire de Reims, représentait la COMECE au colloque organisé conjointement par le Comité économique et social européen et l’Alliance européenne pour le dimanche à Bruxelles sur le thème  » Equilibre Travail – Vie 4.0 : les défis à l’ère de la digitalisation ». Il est intervenu sur l’impact de la digitalisation sur la vie de famille. Voici le texte intégral :

Impact du numérique dans la vie privée, sociale et familiale

Le brouillage des frontières entre le monde du travail et le monde familial

C’est déjà vrai au niveau psychologique. Il y a une interaction bien connue entre le monde du travail qui nous habite longtemps après être rentré du boulot et la vie familiale dont les soucis peuvent troubler notre concentration au travail. C’est encore plus vrai en raison des outils numériques qui viennent redoubler ce « brouillage des frontières » entre le monde du travail et la vie privée. Les interventions de ce matin l’ont amplement montré.

Autrement dit, s’il est pratique de dire qu’une personne peut avoir plusieurs statuts simultanés (époux ou épouse, père ou mère, salarié(e), engagé(e) dans des associations, chrétien ou chrétienne, …) dont l’actualisation pratique s’exerce dans des rôles successifs, en réalité, les frontières ne sont pas étanches et les outils numériques font qu’à tout moment, il est possible d’être sollicité sur l’ensemble des fonctions sociales que nous assumons. Au fond, notre vie est plus dense, plus intense, et elle connaît de moins en moins un rythme de séquences qui permettent de se « reposer », bref ! d’avoir une vie équilibrée.

Dans la vie familiale, le numérique a des avantages et des inconvénients

Pour les avantages, il est bien connu que pour les familles dont les membres sont éloignés, Skype est un bon outil pour garder le contact et voir les enfants ou les petits enfants. Ou encore qui n’a pas appelé son conjoint pendant les courses pour lui rappeler d’acheter ceci ou cela, … les exemples sont innombrables. Les outils numériques peuvent rapprocher les personnes qui sont loin. De plus, ces outils sont aussi la source de nombre d’informations pratiques pour la vie quotidienne et utiles pour des études et recherches que l’on peut faire à la maison sans avoir à se déplacer. Et même pour la vie spirituelle, on dispose maintenant de la Bible et de livres de prières qui sont immédiatement accessibles. La moitié des évêques prient avec une tablette ou un smartphone. C’est plus léger et l’application vous met, si j’ose dire, immédiatement à la bonne page. Je commence à voir à la messe du dimanche des paroissiens lire les lectures sur écran et il est de moins en moins exceptionnel de voir l’écran s’approcher de l’autel.

Pour les inconvénients, qui n’a jamais vu des couples au restaurant où chacun regarde son smartphone ? Quel repas familial à la maison ne voit pas ses membres surfer sur le net pour répondre à des SMS ou chercher une réponse au débat qui s’est engagé entre les membres de la famille ? C’est au point que l’on a parfois l’impression de manger avec des écrans. C’est au point que dans certaines familles, pour retrouver une qualité relationnelle, il faut déposer son téléphone dans un petit panier avant de passer à table. Ici, les outils numériques peuvent éloigner les personnes qui sont proches. Ils les éloignent, on pourrait aussi dire qu’ils les isolent. Chacun avec son écran a désormais accès au monde fascinant des réseaux sociaux et du sixième continent. Les outils sont si puissants que désormais, chacun peut voir l’émission qu’il veut sur Internet. Même l’écran de la télévision ne rapproche plus les membres de la famille.

Enfin, pour les inconvénients, il ne faut pas ignorer que le numérique a fait rentrer la pornographie dans les maisons. Les études montrent que les pics de consommation sont le dimanche ! Ce phénomène est d’ailleurs si important que les évêques américains, dans leur document « Crée en moi un cœur pur » publié en décembre 2015 ont parlé de la pornographie comme d’un problème de santé publique !

Le rapport homme-machine

Sherry Turckle, une psycho-sociologue américaine, a publié en 1984 un ouvrage qui garde toute son actualité. Le titre original est « The second self. Computers and the human spirit ». Il a été traduit en français en 1986 sous le titre « Les enfants de l’ordinateur ». Nous y apprenons que face aux jeux électroniques qui ont toujours raison, les enfants comprennent que l’être humain peut se tromper. Il est celui qui éprouve des sentiments. On est très loin de la définition d’Aristote qui présentait l’homme comme « un animal raisonnable ».

A vrai dire, les choses se brouillent lorsque grandissant avec la machine numérique, il est certaines catégories de personnes comme les hackers qui considèrent leur esprit comme semblable à celle d’un ordinateur. Plus encore, aujourd’hui, la recherche tend à construire des ordinateurs qui fonctionneraient comme des esprits humains. En fait, la relation à l’ordinateur est « surdéterminée ». Nous avons à l’égard de cette machine à calculer une fascination qui vient des sentiments de toute puissance que nous éprouvons dans la programmation et l’usage de cet outil. L’ordinateur est devenu comme une prolongation de nous-mêmes. Je me suis laissé dire finalement que si François Rabelais (1483-1553) avait plaidé pour une tête bien pleine et que Michel de Montaigne (1533-1592) préférait quant à lui une tête bien faite, aujourd’hui, nous sommes devenus des têtes chercheuses. Mais personne ne nous apprend vraiment pourquoi chercher ceci plutôt que cela et que faire du savoir nouvellement acquis.

La famille serait-elle le lieu où nous reprenons conscience que nous sommes des êtres humains faits de chair et d’os, de sentiments et de concessions, dont la vie trouve sa plénitude par ses dimensions relationnelles concrètes et charnelles, dans des valeurs partagées et abreuvée à la source des évangiles. Par ses excès, la digitalisation de notre quotidien peut lui nuire, mais on peut espérer aussi que la famille peut nous sauver de cette approche desséchante. Entre le fantasme fascinant de la trilogie de Matrix et la réalité parfois rude mais souvent passionnante de la vie familiale, je choisis la vie de famille bien sûr. J’en suis tellement convaincu que je vais mettre cette communication sur Internet pour que tout le monde puisse en profiter.

Merci.

Mgr Bruno Feillet