Un nouveau récit pour les campagnes de Valérie Jousseaume

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 30 septembre 2026, OFC 2026 n°40 à propos du livre de Valérie Jousseaume, Un nouveau récit pour les campagnes Editions de l’Aube, Editions Terre à Terres, 2021, 2026

Une nouvelle fiche de l’OFC au sujet du monde rural… sans doute que ma découverte de ces réalités depuis mon épiscopat, à Poitiers puis à Sens-Auxerre, ne cesse de m’interroger au sujet de ces espaces et des personnes qui y travaillent et résident. De plus, le changement climatique et ses conséquences mettent en cause le modèle dont nous héritons, et pas seulement le modèle agricole. S’ajoute ce constat qui m’interroge encore davantage : marqué par la foi chrétienne qui place au premier plan l’appel à la conversion, comment se fait-il que des modèles sociaux et économiques, un certain modèle agricole aussi, peinent tant à s’interroger, pour le dire clairement à se convertir. C’est comme si changer de paradigme consistait à se déjuger plutôt qu’à continuer un chemin en infléchissant ce qui doit l’être.
Le livre de Valérie Jousseaume, s’il ne plaira certainement pas à tout le monde, à l’agro industrie en particulier, peut fournir quelques éléments aidant à réfléchir aux enjeux en question et à mieux saisir le pourquoi des résistances au changement. Je souligne que la 1ère édition de son livre, en 2021, avait pour sous-titre : Plouc pride.

OFC 2026, n°40 - 30 septembre 2026« Aujourd’hui, trois obstacles brouillent le discours sur la ruralité et empêchent une réflexion véritablement contemporaine sur les campagnes. Dans notre culture moderne, parler localité et ruralité n’est pas politiquement correct.
Le premier obstacle est que les territoires ruraux et leurs habitants n’ont pas le droit de se définir par eux-mêmes. Ils sont définis par ceux qui les dominent socialement et qui n’habitent pas la ruralité. Le deuxième obstacle c’est que la campagne devient un dégradé de la ville, défini par ses manques (d’habitants, de commerces, de services, de transports collectifs, d’emplois, de cadres supérieurs, d’argent, de jeunes, de culture, etc.). Or la vie à la campagne n’est pas simplement une vie urbaine en plus petit, en plus diffus ou en moins bien.
Le troisième obstacle, conséquence des deux premiers, est que lorsqu’une voix tente un discours sur ou à partir du rural, elle subit immédiatement un jugement, toujours moral, la taxant de conservatisme, d’obscurantisme et de nostalgie » p. 16…18.

L’autrice pointe ce fait que l’ère industrielle et urbaine a imprimé sa manière de comprendre et de vivre sur toutes les réalités, aussi sur la ruralité et sur l’agriculture. Alors que, dit-elle, chaque partie de la société doit pouvoir se définir à partir d’elle-même, désormais, c’est le paradigme de la modernité qui emporte tout et laisse sans voix spécifique des pans entiers de la société. « Que deviennent les campagnes après la fin des paysans ? Les sociétés rurales, après l’effondrement de l’ère paysanne, sont acculturées par la modernité. Elles en adoptent les normes, les activités, les comportements, les valeurs » p. 66.
Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, la mécanisation et la chimie ont permis de produire dans de meilleures conditions et avec un meilleur confort de vie, mais ceci a demandé d’énormes efforts aux paysans. Dès lors, « Qui peut assumer, après de tels sacrifices, que ces décisions furent peut-être, avec recul, excessives ou erronées ? Personne ! L’adhésion à un groupe est d’autant plus forte qu’ont été coûteux les renoncements ou les compromis faits pour en faire partie. […] Aucune transition ne sera possible sans la prise en considération collective, voire la réparation, sous une forme ou sous une autre, de cette blessure du monde agricole » p.73.

Cependant, ce qui faisait rêver hier, ce qui était désirable, l’est de moins en moins pour une majorité de personnes. « On observe une progressive inversion des représentations. Dans les années 1960, on opposait une vision positive des campagnes modernisées à une vision négative des campagnes paysannes ringardisées. Or, aujourd’hui, les campagnes modernisées sont associées à l’idée de la ‘’France périphérique’’ (Guilluy), ou de la ‘’France moche’’ (Télérama). Les campagnes restées dans leur jus paysan connaissent une certaine revanche, elles incarnent des ultimes paradis verts » p.83.
Pour l’auteur, nous sommes sortis de la modernité ; des changements profonds, même faibles numériquement encore, se font. « Le processus de concentration urbaine et son corollaire, l’exode rural, sont à classer dans les archives de l’Histoire, même si le discours officiel occulte cette réalité. Il importe de dire aux habitants, aux élus et aux acteurs de l’aménagement rural qu’une lente redistribution démographique a déjà commencé et alimente dorénavant les campagnes » p. 168. « La révolution numérique amplifie les possibilités : de plus en plus de personnes peuvent travailler là où elles habitent. Le désir résidentiel devient le moteur principal du développement local » p. 187.
« L’imaginaire est de vivre dans un des ‘’plus beaux du village de France’’, pour reprendre le titre d’une mission télévisée. Quelles sont les caractéristiques des villages plébiscités ? Ils n’ont pas été altérés par les transformations de l’ère de la modernité. Ils ne comptent ni lotissement, ni rocade, ni zone industrielle, ni zone commerciale, ni fils électriques, ni poteaux téléphoniques. Bref, les villages les plus désirables sont les villages prémodernes, les villages aux caractéristiques paysagères de l’ère paysanne » p. 193-194.

« L’enjeu contemporain, c’est d’aménager le territoire pour ses véritables habitants, ceux qui vivent déjà là et y investissent de leur temps, de leur argent, de leur affection. Des populations de classes populaires et moyennes qui ont besoin de sécurité, de protection physique, psychologique et sociale, qui ont des besoins d’appartenance, de reconnaissance et de possibilité de s’inscrire durablement dans l’histoire humaine, même petitement, même localement. […] Le désir de campagne ne se limite pas à l’esthétique des paysages ruraux, il investit la dimension anthropologique de la campagne » p. 234.
« L’idée n’est pas de faire revivre le passé. L’idée est de mobiliser ce qui reste de vivant et d’heureux des cultures antérieures afin d’enrichir notre vision pour choisir notre futur. Les mémoires paysannes ne sont pas la seule propriété des actuels ruraux. Elles sont le commun culturel de tous les Français » p. 252.

« La ruralité, par son environnement de vie, replace le corps physique dans ses limites spatio temporelles par le poids de la distance, par la différence entre le jour et la nuit, par les différences des saisons. Le temps, la durée, l’espace, sont perceptibles par les sens, à travers l’isolement ou par la vue de la voûte céleste nocturne » p. 291.
« Dans les venelles, les élus choisissent souvent de bitumer et d’ajouter ensuite des bacs à fleurs, alors que les jeunes habitants auraient aimé conserver un côté plus bucolique en damant simplement un sol sablé, en faisant pousser des roses trémières ou des coquelicots au pied des murs. Un travail sur la représentation ou l’image souhaitée du village, du bourg ou de la petite ville doit donc être mené en amont de tout aménagement » p. 304.

Pascal Wintzer, OFC

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