Soudain, film de Ryūsuke Hamaguchi

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 26 août 2026, OFC 2026, n°35 – à propos de Soudain, un film de Ryūsuke Hamaguchi

On peut être habité par certaines préventions qui conduisent à ne pas aller voir le film Soudain. D’abord, sa durée : même pour profiter de la climatisation des salles, passer 3h15 assis devant un écran peut rebuter. Ensuite, son sujet : la vie dans un EHPAD, au contact de corps vieillis, dépendants, ceci annonce trop ce que nous allons devoir connaître, sans l’avoir choisi. Enfin, on peut être plus ou moins sensible à l’actrice Virginie Efira, sa personnalité souvent exubérante.
On aurait tort de ne pas prendre le risque de dépasser ces préventions, voire d’autres encore. On pourra y être aidé par l’excellente réputation du réalisateur japonais Ryūsuke Hamaguchi et un de ses films précédents Drive my car.

OFC 2026, n°35 - 26 août 2026 Soudain est un film qui peut apprendre à vivre mieux, en particulier en interrogeant notre rapport au temps. Alors que la rapidité semble une valeur cardinale, on sait qu’il n’y a de relation juste que là où l’on accepte le temps de chacun, surtout le temps de l’autre. En quelque sorte les longs dialogues des deux femmes autour desquelles le film est construit est une parabole du temps nécessaire à tout lien, et singulièrement aux liens avec des personnes porteuses des handicaps dus à l’âge.

Ryūsuke Hamaguchi est d’abord un metteur en scène de théâtre, d’où l’importance de ces dialogues entre Marie-Lou Fontaine, la directrice de l’EHPAD (Virginie Efira) et Mari Morisaki, metteuse en scène, vivant le dernier stade d’un cancer (Tao Okamoto) ; les deux actrices ont reçu conjointement le prix d’interprétation féminine au dernier Festival de Cannes. Tout ceci consonne avec la méthode promue dans cet EHPAD par sa directrice : l’« humanitude ». Il s’agit de s’adapter aux personnes âgées, à leur rythme, à leurs capacités. Ceci fait appel au regard, au toucher, à la position verticale, au fait aussi d’éviter les contraintes et de toujours solliciter l’adhésion des résidents. C’est vrai… cela demande du temps, et aussi de l’argent, et Marie-Lou doit justifier ses budgets auprès de ses tutelles. Autant de choix qui peuvent être bénéfiques dans tous les domaines et à tous les âges de la vie.

On pourrait reprocher l’aspect didactique de certaines des séquences du film, comme l’explication de l’humanitude, ou bien une démonstration, paperboard à l’appui, des méfaits du capitalisme sur la vie en général et sur la natalité en particulier. Il me semble que ces reproches ne sont pas vraiment fondés. Le film nous aide à nous installer dans son rythme, il suscite notre intérêt pour des dialogues de fait philosophiques. L’interprétation, la mise en scène, les mouvements de caméra sont au service, non d’une thèse mais d’un film, et par ce film de la vie elle-même.
Alors que notre époque, dont la France, s’enfonce dans la culture de l’efficacité – pour quels résultats – avec la loi sur la fin de vie, la perpétuation d’un modèle agricole productiviste, la chimère de l’IA, que sais-je encore, Soudain interroge cette frénésie de mouvement, d’agitation même, pour le dire autrement, de divertissement. Même si la parole est connue, il est bon de réentendre Blaise Pascal : « Tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. »

Les personnes qui voudraient mieux connaître les méthodes alternatives au modèle « EHPAD » classique liront avec profit le livre coécrit par Roger Gil et Nicole Poirier, Alzheimer. De carpe diem à la neuropsychologie. Erès, 2018. En voici de courts extraits.
« Nous cherchons à éviter toute forme de relations de contrôle qui répondrait surtout à la recherche de résultats, qui chercherait à faire entrer la personne dans notre moule, à la conformer à notre organisation. Pour nous, l’important est d’ajuster nos façons de faire afin de nous adapter à la personne » p. 28. « Respect vient du latin respicio qui veut dire regarder, mais regarder en tournant la tête, en arrêtant en quelque sorte sa marche, pour porter attention et poser son regard sur quelqu’un. C’est une manière de lui dire qu’il compte pour nous puisque notre vie se suspend pour lui afin de nous mettre en disposition d’accueil et de compréhension de ses messages, de ses besoins » p. 29.
« Il est beaucoup plus important de partager le repas avec la personne que de se tenir debout devant elle et de lui dire ‘’mangez’’ » p. 112. (Le personnel ne porte pas de blouse ; la nuit il porte un pyjama… on est dans une maison et non à l’hôpital !)
« Pour changer notre regard, il nous faut accepter de vivre avec les personnes, tout en étant conscients que c’est nous qui entrons travailler dans leur maison, et non eux qui vivent dans notre lieu » p. 115-116.

+ Pascal Wintzer, OFC