« Le Mahomet des historiens »de Muhammad Amir-Moezzi et de John Tolan (2025)

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 1er juillet 2026, OFC 2026, n°31 sur « Le Mahomet des historiens » de Muhammad Amir-Moezzi et de John Tolan (Cerf, 2025)

Mahomet est indéniablement un de ces personnages qui ont marqué l’histoire mondiale. Pourtant, paradoxalement, les sources historiques le concernant sont rares, la plupart tardives, et contradictoires. Ce qui a engendré de multiples reconstructions de sa personnalité et de sa vie. Le Mahomet des historiens publié par le Cerf ne cherche pas à présenter ce que serait la biographie authentique de Mahomet, tâche en soi impossible, mais d’examiner les différents regards portés sur Mahomet, dans le monde islamique et en-dehors. Pour relever cette gageure, deux grands spécialistes de l’islam, Mohammad Amir-Moezzi et John Toland, ont rassemblé un large collège international de spécialistes. Les 2200 pages qui en résultent sont absolument impressionnantes, tant par leur richesse que par la somme de sources mobilisées.

Il serait illusoire de résumer en quelques paragraphes cette somme, qu’il faut considérer comme un recueil encyclopédique, à la manière du Coran des historiens paru en 2019. Plusieurs points saillants peuvent néanmoins être soulignés, à commencer par le nom retenu par les éditeurs : Mahomet. Si l’existence du fondateur ne fait plus de doute aujourd’hui, son vrai nom reste une énigme. Il est en effet notoire que personne avant lui ne s’appelle ainsi. La translittération de l’arabe la plus courante est Muhammad, qui signifie « digne de louanges ». Selon d’anciennes sources islamiques, il s’appelait en fait Qasim. Mais d’autres noms sont d’usage courant selon les cultures et les langues : Mahmoud, Mohammed, Mamadou, Mehmet, etc. Les éditeurs ont sciemment décidé d’opter dans le titre pour le nom français Mahomet « afin d’assurer une lisibilité immédiate pour les lecteurs francophones ». Néanmoins tous les contributeurs du livre n’ont pas suivi ce choix, et certains mentionnent plutôt Muhammad (ce qui me semble plus exact d’un point de vue linguistique). J’ajouterai, ce que ne disent pas les auteurs, que cela permet d’afficher que l’objet du livre est d’ordre scientifique, et non purement religieux.

La relecture savante des multiples approches biographiques de Mahomet qui se sont succédées depuis le VIIe siècle est absolument passionnante. Par exemple la contribution de François Imbert résume ses différents travaux savants sur les graffitis datant des premières années de l’islam, qui désignent plus souvent Mahomet comme un « envoyé » que comme un « prophète ». La tradition sunnite est mise à l’honneur, qui présente en effet Muhammad comme un prophète et un envoyé d’Allah, comme le furent avant lui Moïse ou Jésus.

Les éditeurs ont aussi pris garde à prendre en compte de multiples courants chiites qui offrent entre eux des perspectives contrastées, et sont très différentes de l’interprétation sunnite qui est souvent la seule qui soit prise en compte en Occident. Plusieurs questions importantes existent en effet depuis la naissance de l’islam. Par exemple l’inspiration de « l’envoyé » lui est-elle extérieure ou intérieure ? Dans ce cas, Mahomet est-il habité par une lumière divine, voir par l’Esprit divin lui-même ? Qui est l’imam ayant autorité pour interpréter les révélations qui sont faites à « l’envoyé » ? Quels sont les liens unissant Mahomet aux autres envoyés ? Selon les réponses à ces questions apparaissent de multiples regards qui dessinent la géographie du chiisme. Presque tous les courants sont pris en compte : les imamites persans, les nusayris dont ont hérité les alaouites syriens, les Tatars de Kazan, les ibadites du sultanat d’Oman, les ismaéliens. (Il manque toutefois les alévis de Turquie, les zaydites du Yémen, et les bahaïs d’Iran.) Différents points de vue mystiques sont aussi abordés, chez les soufis sunnites, mais aussi dans les traditions sub-africaines, indonésiennes, turques.

A cette prolixité interne à l’islam s’ajoutent les différents regards historiques et religieux produits par l’Occident, à commencer par les premières mentions dès le VIIe siècle chez les Syriaques et les Arméniens. Les historiographies latines et byzantines, puis médiévales, offrent un portrait à charge contre Mahomet, tout comme les traditions juives médiévales auxquelles deux chapitres sont consacrés. On apprend dans une autre contribution que les lectures issues de la Réforme sont moins acides et font de Mahomet une sorte de précurseur rejetant les « dérives catholiques ». La Renaissance, puis la période des Lumières, s’inscrivent dans cette perspective en faisant de Mahomet à la fois un héros anticlérical et un homme de loi. Toutefois ces points de vue restent très éloignés des sources islamiques. Le temps des orientalistes qui commence timidement dès le XVIIe siècle vient corriger ce défaut : il s’agit pour les nouveaux polymathes arabophones d’aller aux sources. Cette démarche atteint son apogée au XIXe siècle, chez des auteurs favorables à l’islam comme Thomas Carlyle ou Ernest Renan. Avec le XXe siècle apparaissent des études critiques plus objectives, dont certaines font encore autorité, et de nombreux auteurs sont mentionnés comme David Margoliouth, Louis Massignon, Henry Corbin ou Henri Lammens (Mais Ignaz Goldziher, le grand spécialiste juif des traditions orales, est absent.)

La question de la représentation artistique de Mahomet est largement étudiée. Loin des interdits proclamés par les salafistes, il existe de lui une myriade de représentations, depuis les miniatures persanes et mongoles jusqu’au cinéma contemporain.

On l’aura compris, les deux gros volumes concoctés par Amir-Moezzi et Tolan sont une mine d’informations. Ils permettent de réviser notre regard sur Mahomet, pris en étau entre la propagande salafiste et certaines lectures simplistes et hostiles très en vogue dans les milieux catholiques. Pour ma part, son intérêt principal réside dans la diversité des regards que les musulmans eux-mêmes ont porté sur leur fondateur.

Vincent Aucante

ca peut aussi vous intéresser