« Vengeance. Le droit de ne pas pardonner. » de Laurence Devillairs (2026)
Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 13 mai 2026, OFC 2026, n°24 sur Vengeance. Le droit de ne pas pardonner de Laurence Devillairs ( Stock, 2026 )
Apprenant la parution de ce livre de Laurence Devillairs, j’ai hésité à l’acheter et à le lire : son titre, en forme d’affirmation radicale, s’opposant à l’appel évangélique à pardonner. Cependant, ayant lu et apprécié d’autres livres de la philosophe, j’ai franchi le pas… et sans regret.
La lecture de ce livre aide à mesurer ce que vit une personne qui a été l’objet d’injustices profondes ; c’est le cas pour Laurence Devillairs, dans le cadre de son travail. Parler de pardon, voire enjoindre au pardon peut, dans bien des cas, être vécu comme un déni de justice, alors que c’est ce qui doit être la priorité. Même si la nature de l’injustice dont il est ici question n’est pas sexuelle, délit ou crime, bien des pages de Vengeance parlent de ce domaine et éclairent sur les attentes, les insatisfactions, les colères et les révoltes vécues par les personnes qui ont eu à subir cela, en particulier dans l’Eglise. Une lecture bien utile pour nous.
Laurence Devillairs a écrit ce livre avec les tripes, avec colère. Ceci explique son caractère parfois répétitif. C’est ainsi que l’auteur nous aide à saisir ce qu’est la vengeance et ce qu’elle n’est pas. « La vengeance apparaît comme une œuvre de vie : on veut se reprendre, revenir aux commandes. On ne cherche ni guérison ni réparation ; on est en quête de l’existence que l’agresseur nous a prise » p. 19. « Le désir de vengeance libère du statut de victime, qui est toujours associé à une passivité, voire une impuissance. Car le désir est mouvement même de la vie. La vengeance ramène au royaume des vivants. Le simple fait de l’envisager suffit : là où l’on ne faisait que subir, on veut, on se projette, on existe » p. 35.
Souvent, ceci s’exprime par la colère, or, celle-ci désarçonne, elle laisse s’exprimer des émotions qu’on peine à accueillir, d’où la tentation d’aller vers le terrain de la raison, des arguments, voire du pardon. Les évêques, qui, pour l’Eglise, sont l’institution, sont les réceptacles de cette colère. Elle peut leur sembler injuste, pourtant, la colère doit pouvoir se manifester. Elle exprime une révolte, un sursaut de vie, un refus de se résigner à l’injustice. Laurence Devillairs se réfère à l’Ecriture, avec justesse, aussi à Lactance (De Ira Dei). Appeler à la modération, à la résilience, à la réparation est dès lors entendu comme une injonction insupportable, une injustice qui s’ajoute à celle, initiale, qui a amputé la personne atteinte dans son être même. « La violence subie, qu’elle soit morale ou physique, empêche à tout jamais d’être celui ou celle que l’on aurait été sans cela ; elle interdit pour toujours de vivre la vie que l’on aurait pu et dû mener sans cette offense » p. 13.
Laurence Devillairs prend soin aussi de souligner ce que n’est pas le désir de vengeance. La vengeance n’est pas la haine, elle n’est pas le ressentiment, elle est une colère, un pouvoir alors que l’on a été réduit à l’impuissance (cf. p. 86-88). « On est parfaitement en droit de nourrir de la colère face à ce que l’on a enduré sans devoir nécessairement tourner la page et s’acheminer vers le pardon et la réconciliation. Je trouve à la fois infondé et indécent que l’on souhaite ainsi sommer de se hâter vers le retour à la normale, de préserver la bonne marche des choses et, par conséquent, d’acquiescer à la fin de la révolte. » p. 16.
Ecouter, consoler, comprendre, certes, cependant « ce que réclament avant tout les victimes n’est pas la réparation, comme si l’injustice n’était qu’un événement accidentel, un dysfonctionnement qui resterait exceptionnel. Ce qu’elles dénoncent est la possibilité même de l’injustice, le fait qu’elle soit toujours possible et, parce que fondamentalement, structurellement autorisée […]. On ne veut pas seulement réparer ce qui aurait été abîmé ; on attend la désignation des coupables, la reconnaissance pleine et entière de leur culpabilité et des complicités dont ils ont bénéficié » p. 30-31. « Se venger, c’est renouer avec le sens, et plus que cela : le plaisir d’agir. C’est ainsi cesser de maintenir l’agresseur dans la situation de domination qu’il s’est adjugée » p. 119-120.
Plusieurs pages, dont les pages 95 et 97, permettent de comprendre pourquoi une institution est toujours suspectée lorsqu’elle entend prendre des mesures pour accompagner les victimes dont les auteurs sont des membres de cette institution. Il ne s’agit pas de complicité avec les auteurs, parfois d’absence de vigilance certes, mais ceci doit être sanctionné. Sur le fond, qu’on le veuille ou non, les évêques, même droits, honnêtes, soucieux du bien – ceci peut exister – sont et demeurent des hommes qui servent l’institution, en l’occurrence l’Eglise catholique. C’est la raison d’être de la mission qui leur a été confiée, c’est ce à quoi ils se sont engagés. Pour prendre les images bibliques, le roi n’est pas le prophète. Dès lors, quoi que les évêques mettent en place, ceci sera toujours entaché de suspicion ou d’insuffisance parce que, tout simplement, il est bien difficile d’être juge et partie. Nous, évêques, devons agir, certes, mais notre action ne peut être la seule. D’autres institutions, réalités, instances, ont aussi à jouer leur rôle. Dans bien des situations, la prescription ne permet pas que justice soit rendue, d’où l’INIRR, la CRR, ce que l’institution met en place pour dire que des personnes ont été lésées, traitées avec injustice. Ceci conduit alors à interroger les délais de prescription pour les crimes sexuels, tout comme tout ce qui pourrait mieux assurer la séparation des compétences et des pouvoirs.
Bien d’autres passages du livre méritent d’être lus et retenus. Il propose ainsi des réflexions sur le pouvoir, en particulier ce qui, institutionnellement, le limite ou non. « On ne change pas les manières de procéder en changeant les personnes, mais en modifiant plus fondamentalement les structures du pouvoir » p. 58. « Il est donc primordial d’identifier ce qui, dans l’organisation 3 du pouvoir et les relations entre individus, permet les abus et érige l’injustice en système. Tout ne commence pas et ne finit pas avec la rencontre fatale entre la victime et l’agresseur » p. 167. Et puis, Laurence Devillairs, philosophe, exprime le soutient qu’apporte la raison comme celui qu’elle ne saurait apporter : « La philosophie n’a rien soigné, rien guéri, mais au moins me permet-elle à présent de tenter de penser ce qui m’est arrivé. Avec elle, j’essaie de mettre de la compréhension là où subsiste la sidération. Là où fut la honte, je tente de parler » p. 78-79.
L’auteur parle aussi du pardon, mais son livre permet de le situer à sa juste place. Avant tout, le pardon est une liberté fondamentale de la personne offensée, blessée, amputée. « Vouloir se venger apporte tout autant que de pardonner le bénéfice de ne pas s’identifier à ce que l’on a subi. Et donc de tourner le dos à la honte comme à la peur » p. 159.
On ne renonce à la vengeance que parce que l’on sait que justice va être rendue, aussi par Dieu, qui ne se résigne pas au mal qui blesse et détruit. Tous les textes bibliques parlant du jugement de Dieu expriment cela. « C’est bien parce que la justice de Dieu venge de l’injustice des hommes que l’offensé trouve en Dieu son réconfort. En prêchant exclusivement un Dieu d’amour, il se peut que l’on se soit privé de cette consolation que représente un Dieu qui entend la plainte et recueille la colère. Et qui les apaise non par le pardon, mais par l’exercice de sa justice » p. 216. Alors, parce que justice est rendue, le pardon devient une possibilité réelle, qui, comme l’amour, est pure gratuité, n’apporte aucun bénéfice, n’est l’objet d’aucun calcul intéressé. « Le pardon redit l’importance de la faute commise, et c’est à hauteur exacte de sa gravité qu’il est octroyé. Il est en cela l’exact symétrique de la vengeance : on pardonne là même où l’on pourrait désirer se venger. Et l’on se venge de ce que l’on refuse de pardonner. Sans cette possibilité de la vengeance, le pardon n’est que faiblesse » p. 218.
Pascal Wintzer
Pascal Wintzer, après avoir été archevêque de Poitiers, est désormais archevêque de Sens-Auxerre. Il est l’évêque référent de l’OFC. Il est aussi membre du conseil permanent de la Conférence des évêques de France.

