« La Castille inspirée » de François de Saint-Chéron
Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 08 avril 2026, OFC 2026, n°19 sur La Castille inspirée de François de Saint-Chéron (Paris, Desclée de Brouwer, 2025)
La collection « Arpenter le sacré » – qui avait accueilli le livre de François Cassingena-Trévedy, Cantique de l’infinistère (grand prix catholique de littérature 2017) – s’enrichit d’un nouveau titre La Castille inspirée.
Confiée à François de Saint-Chéron, maître de conférence en littérature française à la Sorbonne, grand spécialiste d’André Malraux mais aussi auteur d’une biographie de sainte Thérèse d’Avila (1999), cette exploration du plateau central de l’Espagne convoque paysages, figures historiques et littéraires, amis proches, cinéastes.
On commence à Tolède que la lecture de Greco ou le secret de Tolède de Maurice Barrès (1911) avait dévoilé à François de Saint-Chéron avant même qu’il ne visite cette ville dominant le Tage, coiffée d’un Alcazar devenu célèbre pendant la Guerre Civile, riche des productions du Greco, siège primatial d’Espagne. D’autres lieux aussi évocateurs – Avila, Salamanque, la Manche de Don Quichotte – sont parcourus et à chaque fois la poésie d’Antonio Machado et de Federico García Lorca aide à percer la puissance de ces paysages majestueux, âpres parfois et énigmatiques. L’austérité du plateau castillan n’est pas un mythe. Il est un mystère à percer car derrière ce qui apparaît comme vide ou presque vide se cache une vie profonde, tissée des traces de la grandeur de cette Castille qui a conquis le monde au XVIe siècle, de la métaphysique universitaire (on croise dans ces pages le théologien et exégète Fray Luis de Léon [1527-1591], Miguel de Unamuno [1864-1936], l’homme qui pensa « l’essence de l’Espagne », explora un socialisme chrétien, se rebella contre la stupide affirmation de « Viva la muerte ») ainsi que de cette métaphysique de la vie quotidienne qu’un romancier comme Miguel Delibes (1920-2010) a su évoquer comme personne. Sans oublier la mystique avec sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix¹.

François de Saint-Chéron nous intègre dans son cercle d’amis : l’écrivain catholique républicain José Bergamin, ami de Malraux et de Florence Delay ; Fina de Calderón qui fut une figure de la vie madrilène et qui possédait à Tolède une magnifique propriété. Bergamin était un personnage complexe – à la fin de sa vie il se passionna pour la lutte du groupe terroriste basque ETA – caractéristique de cette vie culturelle espagnole dans laquelle le paradoxe est manié pour ne jamais cesser de penser.
La poésie de cet essai tient à l’admirable agencement des citations et des références. Ce livre est une introduction à la culture castillane autant qu’une initiation. Le Greco, Velázquez et Goya y apparaissent comme les témoins de la lumière et de son interprétation autant que comme les produits de cette culture qui, débarrassée des fioritures inutiles, veut percer l’essentiel. Le Quichotte est partout présent comme une figure familière et réinterprétée par ceux qui sont venus à la suite de Cervantès. Mais François de Saint-Chéron n’est pas un archéologue : la production contemporaine littéraire et cinématographique est présente. En achevant le livre, on a envie de poursuivre sa lecture par celle de tous ces auteurs cités, ces poèmes évoqués, ces films suggérés.
Le mélange de grandeur et d’humilité – quel merveilleux petit chapitre sur Juan Ramón Jímenez, auteur de Platero et moi, l’histoire d’un âne –, de douceur et d’âpreté – celle de la vie si dure dans une campagne souvent hostile et pire encore celle de la cruauté des hommes qui se déchirent entre eux –, de Castille et de grand large (car le castillan est la langue de l’Amérique latine et François de Saint-Chéron ne l’oublie pas), de Castille et de Catalogne (quelle bonne idée de proposer ce détour par Lérida) font de ce livre une expérience de vie. Celle de l’auteur bien évidemment, mais celle aussi de tous les artistes cités, vivants ou morts, incroyablement présents partout dans cette Castille inspirante. François de Saint-Chéron en dévoile la puissance du sacré, sacré de la culture, sacré de la foi… à chacun de choisir ou de conjuguer !
Benoît Pellistrandi
¹ Rappelons qu’il existe dans la collection de la Pléiade, un volume d’Œuvres de Thérèse d’Avila et de Jean de la Croix avec une admirable introduction qu’on doit à Jean Canavaggio (2012).
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