Roger Scruton (1944 – 2020) : conservateur séditieux

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture (OFC) du mercredi 11 mars sur « Roger Scruton, (1944 – 2020), conservateur séditieux »

rogerscrutonDécédé début 2020 à quelques semaines de ses 76 ans, Roger Scruton a été salué comme le saint patron du conservatisme, après une carrière de non-conformiste. Formé à Cambridge en philosophie analytique anglo-saxonne, il s’est intéressé aux métaphysiciens continentaux (Spinoza, Kant, Hegel) et à l’art (musique, architecture). Puis il a fait du droit. Mais il n’est pas devenu avocat et a enseigné l’esthétique à Oxford, à Londres, en Écosse, à Boston, à Washington – sans faire son trou nulle part, parfois chassé pour des prises de position controversées. Il a été aussi gentleman-farmer en Angleterre (défendant la chasse à courre) et aux États-Unis. En plus de savants traités et d’essais, il a écrit des romans, des émissions culturelles pour la télévision, des pièces pour piano et deux opéras qui ont été joués. Il a encore fondé la Salisbury Review, critique tory du thatchérisme, et n’a été qu’en 2016 anobli avec le titre de Sir.

Il s’en est également pris au multiculturalisme, à l’immigration sauvage et aux lois européennes qui privent les nations de leur identité et de leur souveraineté démocratique, au dogme selon lequel le désir sexuel est irrépressible, aux promoteurs des droits des animaux qui prêtent abusivement à ceux-ci des sentiments humains et il a célébré l’alcool et même le tabac ! Le seul domaine dans lequel il n’est pas allé à contrecourant est l’écologie : les protecteurs de l’environnement, rappelait-il, sont significativement appelés conservationists en anglais et ne peuvent qu’indûment être crus ou se croire progressistes ou d’une gauche rénovée.

Dans l’itinéraire de ce conservateur issu d’un milieu modeste et travailliste, honni par tous les establishments (aussi bien capitalistes que politiquement corrects), le tournant a été Mai 68. Aussi culturellement francophile que nationaliste, il était venu à Paris, attiré par l’acribie sartrienne contre la médiocrité et l’hypocrisie bourgeoises. Il n’a vu sur les barricades que « des bandes inorganisées d’enfants gâtés, casseurs pour le plaisir, […] incapables d’exprimer ce qu’ils veulent autrement que dans un jargon marxiste grotesquement abscons ».

Dans les années 1970 et 1980, il s’engagea avec d’autres universitaires dans la Fondation Jan Hus (en l’honneur du réformateur condamné en 1415) pour soutenir les dissidents dans les Pays de l’Est sous contrôle communiste (Tchécoslovaquie, Pologne, Hongrie). Il a diffusé des livres bannis par la censure, donné des cours et séminaires clandestins et même fait passer des examens sanctionnés par des diplômes de la Faculté de Théologie de Cambridge (la seule qui avait accepté de s’y prêter). Cette activité valut à Roger Scruton d’être arrêté, expulsé et interdit de séjour derrière le Rideau de Fer, mais aussi d’être plus tard décoré par Vaclav Havel.

La fréquentation d’intellectuels tchèques permit sans doute au philosophe anglais d’asseoir son conservatisme plus solidement que sur le double rejet du mythe révolutionnaire qui ne conduit qu’au nihilisme prophétisé par Nietzsche (1844-1900) et du pluralisme dictatorial qui ne laisse subsister que le doute et le ressentiment. Il découvrit en effet, notamment chez Jan Patočka (1907-1977), la notion de Lebenswelt, développée dans son ultime ouvrage (La Crise des sciences européennes) par Edmund Husserl (1859-1938), le « père » de la phénoménologie. Ce « monde de la vie » ou « monde vécu » se distingue du monde au bout du compte abstrait que construisent les sciences de la nature, en ce qu’il ne contient pas que des objets
indifférents et mécaniquement interdépendants, et aussi du menaçant et du bon, de l’utile et du beau.

Il y a là, pour Scruton, une vérité inséparable de la beauté qui est bien plus que le joli ou le séduisant et qui donne des raisons de vivre qui ne sont pas purement rationnelles. Cette beauté de la vérité est de plus indissociable du sens du sacré que les idéaux à prétention universelle sont incapables de nourrir. Il s’agit plutôt des croyances héritées des ancêtres – autrement dit un enracinement et des traditions propres à chaque peuple avec son histoire et sa religion1. C’est ce qui autorise à porter un jugement moral (est-ce bon ou mauvais ?) sur les solutions proposées aux problèmes sans cesse renouvelés, mais jamais totalement inédits, de structuration sociale, d’habitation de l’espace et de licéité des comportements privés.

Ce conservatisme repose sur l’acceptation de contraintes qui, loin de condamner à la passivité, sont libératrices parce qu’elles donnent des critères de choix. Il s’oppose aussi bien au totalitarisme, où l’État n’accepte aucune contrainte et ne laisse aucun choix aux citoyens, qu’au libéralisme finalement anarchique, pour lequel les choix individuels sont contraignants pour tous, et à la post-modernité qui se contredit en imposant comme contrainte qu’aucun choix n’est contraignant ni pour soi ni pour autrui, puisque l’existence de vérités objectives est a priori exclue. Conclusion : « Celui qui soutient qu’il n’y a aucune vérité ou que toutes sont “relatives” vous demande en fait de ne pas le croire. Alors ne vous fatiguez pas à l’écouter ».

Le libéralisme dénoncé ici est économique et moral, mais non politique. Scruton rejoint indubitablement là Edmund Burke (1729-1797), défenseur des Irlandais opprimés, détracteur de colonisateurs corrompus aux Indes, critique dès 1790 de la dérive terroriste de la Révolution française, représentant des Lumières angloécossaises (empiriques et non idéologiques comme en France) et premier théoricien en esthétique du « sublime » sur lequel se penchera Kant avant que les romantiques (Byron, Shelley) s’en emparent. Burke entendait aussi, comme l’a fait Scruton, que le contrat social ne soit pas l’affaire du moment et s’inscrive dans le temps, en reconnaissant comme parties prenantes les générations à la fois du passé et à venir.

Des quelques quarante livres publiés par Sir Roger, cinq seulement ont été traduits en français : un petit Spinoza (Seuil, 2000), Je bois donc je suis (sur le vin, Stock, 2011), De l’urgence d’être conservateur (L’artilleur, 2016), Conservatisme (Albin Michel, 2018) et L’Erreur et l’orgueil : Penseurs de la gauche moderne (L’artilleur, 2019 – le titre original étant plus violent, en traduction littérale : « Cinglés, escrocs et agitateurs : les penseurs de la nouvelle gauche »).

Jean Duchesne

  1. Roger Scruton a publié en 2012 une apologie de l’Église d’Angleterre (« Notre Église ») comme garant et gardien de la culture britannique, et « Le Visage de Dieu », suivis en 2014 par « L’Âme du monde ».

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