Une nouvelle terre de Dominique Bourg

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture (OFC) du mercredi 29 mai 2019 à propos « d’Une nouvelle terre » de Dominique Bourg.

Une nouvelle terrePour entrer dans la démarche philosophique de Dominique Bourg il faut d’abord assumer le concept « d’Anthropocène, littéralement l’« époque de l’homme » – laquelle a commencé avec la « grande accélération » de nos activités et de la démographie mondiale à compter des années 1950.

L’Anthropocène est caractérisée par l’effet massif de nos activités sur la Terre et, tout autant, par leur effet boomerang sur nos propres sociétés, largement à venir. » (p. 11-12). Il faut alors prendre la mesure de ses conséquences : « Les changements en cours relatifs au système Terre, que l’on regroupe sous l’appellation d’Anthropocène, pourraient aboutir à une dégradation notable de son habitabilité, à vrai dire d’ores et déjà en cours » (p. 10). L’horizon de l’humanité apparaît ainsi dramatique – si ce n’est tragique. Les générations d’étudiants ou de jeunes-pros qu’il m’est donnée de côtoyer ne s’y trompent pas : l’avenir est lourd d’un risque non seulement d’une dégradation climatique mais tout autant de la cohésion de nos sociétés. Dominique Bourg, philosophe français, né en 1953, enseigne à Lausanne, proche de Nicolas Hulot, il est président du conseil scientifique de sa fondation.

Pour prendre du recul sur ce qu’il nomme le « désordre déprimant » de cette situation il pose d’abord un constat : « comprendre comment nous en sommes venus à construire des relations si destructrices avec la nature » et surtout il propose « de discerner quelques-uns des signes annonciateurs d’un avenir plus apaisé, rompant avec la destructivité du présent, une nouvelle Terre » (p. 14). Ce titre fonde une espérance et un projet.

La démarche est philosophiquement rigoureuse, construite et synthétique. Il se saisit du dualisme : matière- esprit en s’appuyant sur le développement extra corporel de l’humanité et de ses techniques, « ce qu’on appelle aujourd’hui l’exosomatisation ». Ce jeu complexe du singulier et du pluriel lui permet d’opérer « le nécessaire dépassement du dualisme, tant de celui opposant l’homme à la nature que celui opposant la matière à l’esprit » (p. 15). Il ne se prive pas d’user de la catégorie du transcendantal et surtout il propose : « un recours à la catégorie de spiritualité. » Méthodologiquement il dégage un double sens et une double fonction à la notion de spiritualité : « une fonction qui met en forme le mode particulier de relations qu’une société noue avec ce qu’elle appréhende comme un dehors, avec ce en quoi et à partir de quoi elle se développe » et « une seconde fonction d’extériorité, celle qui conduit les sociétés à suggérer des modèles de réalisation de soi aux individus » (p. 15-16). Penser ensemble ces deux fonctions, permet d’assumer la spiritualité comme « phénomène fondamental qui précède et conditionne la religion » et permet de « pressentir les liens qui unissent écologie et spiritualité » (p. 16).

Le projet du livre, en cohérence avec les étapes méthodologiques ci-dessus présentées, aboutit à une belle espérance qui restitue à la religion et au christianisme de manière majeure, une place qu’il y a lieu de souligner et d’accueillir dans le cadre des fiches proposées par l’Observatoire Foi et Culture : « Ce parcours conduira, à la faveur d’une interprétation de l’Anthropocène, à esquisser la figure d’une autre modernité, non plus dualiste mais moniste, consciente de l’irréductibilité de ses fondements spirituels, ayant renoncé au mythe d’une croissance infinie, soucieuse des contradictions entre marchés et libertés, ayant relativisé la notion de risque, réinterprétant les droits humains en tournant le dos tant à un anthropocentrisme qu’à un individualisme forcenés, redécouvrant la nature spéculative du savoir, et discernant dans les techniques plus un accompagnement de la nature qu’une domination-destruction » (p. 16-17). Telle est la finale de l’introduction qui livre un projet politique d’espérance, et qui aboutit en conclusion de l’ouvrage, à proposer : « La tradition chrétienne, compte tenu du rôle qu’elle a joué tant dans le cours principal de la saga environnementale que dans ses pas de côté, me semble devoir continuer à peser et à receler quelques clés pour l’enfantement et les enfantements spirituels à l’œuvre » (p. 233, citation finale d’un paragraphe).

L’apport philosophique et spirituel, voire de théologie chrétienne est, pour l’auteur, essentiel au service de la justification d’un projet politique pour assumer à nouveaux frais la terre que l’humanité a transformé. Cette « nouvelle terre » est devenue notre œuvre, et il nous revient de la soigner et la rendre apte à encore porter l’humanité. Cette « humanité est seule parmi les créatures à avoir été créée à l’image et à la ressemblance du Créateur, participant ainsi de son extériorité à la Création » (p. 22) ; cette « exosomatisation » qui permet à l’humanité d’aller par la pensée au-delà du corporel, ne serait-ce que par l’invention de l’alphabet et l’écriture et jusqu’au déploiement du « numérique » comme forme la plus aboutie de l’idéologie de progrès et de croissance ont conduit à s’éloigner voire à menacer gravement le milieu naturel de la terre. La pensée libérée de toute contrainte a pu produire à la matière « des dommages transcendantaux » (titre du chapitre 2). « La réalité humaine est biface, nécessairement physique et mentale » (p. 46).

Dominique Bourg distingue et articule deux sens ou fonctions de la spiritualité :

– le premier sens, associé « à la catégorie du transcendantal, (renvoie) à ce qui conditionne a priori l’expérience » … « le sceau de l’occident moderne n’est autre que notre obsession à vouloir transformer tout espèce de donné naturel. Cette obsession est notre transcendantal, le quel conditionne notre spiritualité moderne, certes atypique historiquement parlant, une spiritualité rentrée, refusant d’avouer son nom, quasi honteuse, déniant le donné comme le fait de recevoir » (p. 73-54).

– « le second sens s’entend des fins ultimes portées et suggérées, à tous le moins rendues possibles, par une société ; et non relatives à des individus abstraits et détachés » (p. 75) « Là où la spiritualité et ses deux fonctions nous portent traditionnellement au-delà de l’espace social, les formes modernes de spiritualité nous rabattent vers l’espace intérieur de la production et de la consommation. Il n’est de spiritualité moderne que honteuse, rabattant toute extériorité dans l’immanence du social » (p. 77). L’au-delà fait place à une dynamique d’expansion de l’ici-bas. L’extérieur du système est rabattu vers l’intérieur, la transformation du monde ouvrant au genre humain la perspective de son achèvement » (p. 91). Cette transformation du monde par l’homme produit un effacement de la séparation homme-nature : « Est en effet en passe de s’imposer l’idée d’un enchevêtrement inextricable entre la nature terrestre d’un côté, et de l’autre les êtres humains et leurs techniques » …. « Un cyclone particulièrement violent n’est plus aujourd’hui un simple phénomène naturel, mais en un sens aussi un phénomène historique et culturel et donc spirituel » (p. 95). Enfin en effritant l’idée de salut, les guerres de religions ont progressivement sur plusieurs siècles, vidées les religions de leur pertinence spirituelle au profit au XXéme siècle, du « consumérisme » : « le consumérisme est plus exactement la religion de la croissance, spiritualité selon laquelle le seul infini qui nous soit accessible est celui de la consommation matérielle » (p. 104).

Une bifurcation est possible : elle émane du Pape François dans l’encyclique Laudato Si. Dominique Bourg salue la prise de distance que le pape opère vis-à-vis de la position despotique de domination de la terre par l’homme : « un anthropocentrisme despotique » (p. 108). Dans la foulée l’auteur salue aussi « la culture du déchet et la résistance au paradigme technoscientifique : « Est également très forte l’idée papale de « culture du déchet ». « Déchet » n’évoque pas ici exclusivement les biens qu’on abandonne après usage. Les déchets sont ici tout autant l’immense masse des êtres humains laissés aux marges du système économique mondial » ce que certains appellent « les hommes inutiles » (p. 113) et de conclure pour l’auteur en signifiant son accord avec le pape François pour promouvoir « une pensée, une politique, un programme éducatif, un style de vie et une spiritualité de résistance » (paragraphe 111 de l’encyclique p. 115).

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