Documents épiscopat : « Il ne leur manque que la parole »

Édito de Mgr Jean-Pierre Vuillemin, administrateur apostolique du diocèse de Metz, à propos du Documents épiscopat sur « Des animaux et des hommes, regards et mots choisis » (n°3-2021) intitulé : « Il ne leur manque que la parole ».

Cette expression est fréquente chez ceux qui ressentent pour les animaux une véritable affection et complicité. Ne pourrions-nous pas retourner ce constat et reconnaître qu’il nous manque parfois la parole pour parler de manière juste et assurée des animaux ?

En lisant les nombreux articles de cet ouvrage, vous vous apercevrez que des mots ont été choisis, non pas au hasard, mais à partir de témoignages dont des extraits sont eux aussi proposés à votre lecture. Nous avons voulu que l’expérience décrite par celles et ceux qui ont été interrogés, constitue le « corpus » à partir duquel des questions devaient émerger. Il nous a permis d’entrevoir une certaine complexité repérable également dans la manière dont chaque auteur construit ensuite son propos. à un moment ou à un autre du déroulement de sa réflexion est souvent suggéré un « oui, mais… ». Cette réserve n’est pas là pour contredire ce qui aurait été précédemment posé, ni seulement pour en souligner les limites, mais pour en exprimer la complexité interne. C’est au lecteur maintenant d’entrer dans cette approche paradoxale et de dépasser les clivages si souvent repérables lorsqu’il s’agit de se risquer soi-même à une parole personnelle sur les animaux. Un tel cheminement peut être de nature spirituelle et atteindre jusqu’à l’intime de l’expérience croyante.

Le lecteur habituel des Documents Épiscopat sera peut-être un peu dérouté devant le nombre important de personnes ayant contribué à ce numéro. Cette moisson de textes traduit bien la volonté d’une approche diversifiée mais cohérente de la thématique choisie. Cette option rédactionnelle indique que la bonne conclusion de la recherche doit rester, pour l’heure, à l’étape du polyèdre, cette fameuse forme géométrique capable d’illustrer une pensée en expansion, certes correctement délimitée, mais s’enrichissant de la pluralité des réflexions et des expressions.

La question animale suscite bien des passions et des violences, qu’elles soient verbales ou physiques.  L’actualité nous en donne de bien tristes exemples. Il n’est pas surprenant que l’Église soit elle-même prise à parti et questionnée au sujet de son regard sur les animaux, sur ce qui est permis, interdit, souhaitable, condamnable, horrible, acceptable, etc.

Elle ne peut ignorer qu’au cœur de la grande histoire du Peuple conduit par Dieu, les animaux, de la puce (1 Samuel 24,15) à l’éléphant (1 Maccabées 6, 34), sont omniprésents. L’Église sait également que l’on peut puiser matière à réflexion chez de nombreux auteurs chrétiens, dans certains enseignements pontificaux ou dans quelques déclarations conciliaires. Elle reçoit en même temps les nombreuses avancées des sciences qui permettent le développement d’une connaissance toujours plus fine des animaux grâce aux apports par exemple de la zoologie et de l’éthologie.

Mais pourquoi s’engagerait-elle ainsi dans une voie qui risque de la conduire là où elle ne pensait pas devoir aller ? Parce qu’elle se doit de cultiver une profonde fidélité à l’enseignement du pape François qui, dans ses encycliques Laudato si’ (2015) et Fratelli tutti (2020) remet à l’honneur la fraternité. Cette fraternité, à travers des manifestations certes différenciées, est capable de relier tous les êtres vivants et inanimés en tant que créatures de Dieu. On ne peut réduire le monde animal à un matériau inanimé, exploitable à merci sans souci éthique. L’animal possède une dignité propre fondée, en théologie, sur sa nature de créature voulue par Dieu s’inscrivant dans un ordonnancement déterminé. Dieu n’est pas le créateur d’un ensemble d’œuvres juxtaposées, mais d’un cosmos, d’une création ordonnée et différenciée qui s’oppose au chaos. La « hiérarchie des créatures » n’exclut pas mais appelle une responsabilité accrue de l’homme auquel Dieu confie une mission spécifique dans la création. Le catéchisme de l’Église le formule de manière claire : « Il existe une solidarité entre toutes les créatures du fait qu’elles ont toutes le même Créateur, et que toutes sont ordonnées à sa gloire » (Catéchisme de l’Église catholique 344).

La nécessaire sauvegarde de la maison commune nous apprend à nous intéresser aux animaux en ayant une conscience plus affinée de ce qu’ils représentent en termes de relation, d’interdépendance et de cohabitation. Cette approche, moins centrée sur ce qui fait la spécificité animale ou humaine, permet de confirmer la pertinence de l’expression si chère au Souverain Pontife : « tout est lié ». Ce dernier ne cesse de rapprocher crise environnementale et crise sociale. Il interroge de manière particulière notre relation à la Terre, aux plus pauvres des êtres humains et aux animaux au même titre que notre relation à Dieu, aux autres et à nous-mêmes.

On constatera aisément, à la lecture de cet ouvrage, que tout est effectivement lié. Les apports de la théologie de la rédemption dans le champ de l’anthropologie chrétienne sont nombreux. Nous découvrons que ceux fournis par la théologie de la création peuvent l’être aussi, à condition d’être moins centrés sur l’homme sauvé que sur la création tout entière qui « attend avec impatience la révélation des fils de Dieu » (Romains 8, 19).

La création révèle de jour en jour sa beauté, son immensité et sa complexité. Il suffit, par exemple, de s’intéresser au plancton pour découvrir à quel point son étude ouvre des horizons de recherche jusqu’ici insoupçonnés et peut-être décisifs dans l’avenir du vivant sur la terre. La symbiose qui s’étudie en bien des milieux marins obscurs se retrouve en ces milliers de milliards de vies abritées dans le système digestif de l’être humain tel que le montre aujourd’hui la biologie.

Contemplant la création, l’homme biblique rend grâce à Dieu et s’écrie « Laudato si’ ! » (loué sois-tu !). Honorant ainsi le Créateur, il échappe à un processus idolâtre dans lequel sont tombés les Hébreux lorsqu’ils se forgent un veau d’or, se soumettant ainsi à leur propre animalité. Nous pouvons sans hésitation contempler le monde animal, le comprendre, le respecter et le protéger à condition de ne pas nous prosterner devant lui. Nous avons plutôt à unifier en nous la « diversité “animale” » comme l’écrit André Wénin s’inspirant du travail de Paul Beauchamp. « D’une part, l’être humain peut prendre les animaux pour modèles, comme l’y invitent souvent le sages et prophètes d’Israël. Il peut ainsi imiter la fidélité du bœuf (Isaïe 1, 3), la prévoyance de la fourmi œuvrant sans qu’on le lui ordonne (Proverbes 6, 6-8), l’ardeur de l’abeille au travail (Proverbes 6, 8 grec), le courage des lions (Proverbes 30, 30), la ruse du serpent et la candeur de la colombe (Matthieu 10, 16), et que sais-je encore. Mais, d’autre part, un être humain ne peut se contenter de développer une seule de ces valeurs – ce qu’il fait, par exemple, s’il vénère la puissance, à l’instar d’Israël adorant son taurillon. Car, s’il s’investit tout entier dans l’un de ces attributs, il renonce à se tenir dans cette tension féconde qu’impose la recherche de leur unité. Il dévie ainsi de la tâche qui consiste à émerger de l’animalité pour s’accomplir à l’image d’Adonaï, le Dieu Un (Deutéronome 6, 4), en qui se rencontrent, dans une unité que l’on ne peut représenter, toutes les qualités inhérentes à l’amour (cf. 1 Corinthiens 13)[1]. »

Je remercie tous les auteurs de ce document en particulier ceux qui l’ont pensé et organisé : le Père Grégoire Catta, s.j. (directeur du Service national famille et société de la Conférence des évêques de France, le Père Éric Charmetant, s.j. (enseignant au Centre Sèvres de Paris) et Madame Brigitte Cholvy (enseignante à l’Institut catholique de Paris).

[1] André Wénin, « L’humain face à l’animal » dans La question animale, Études Les essentiels, 2020, p. 104.

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