Trente ans après, les martyrs d’Algérie illuminent l’Église de France

Béatifiés en 2018 à Oran, les dix-neuf martyrs d’Algérie sont-ils en chemin vers la canonisation ? Dom Thomas Georgeon, trappiste et postulateur de la cause depuis 2013, éclaire les enjeux d’une procédure hors du commun : un miracle reconnu par l’Église est nécessaire et il devra être attribué à l’intercession du groupe entier. Rencontre avec celui qui connaît mieux que personne ces hommes et ces femmes morts pour leur foi.
Nommé postulateur en 2013, le frère Thomas Georgeon s’attendait alors à un chemin de vingt ou trente ans, tant les obstacles diplomatiques et politiques semblaient nombreux. La béatification fut pourtant célébrée dès 2018 à Oran — en cinq ans seulement, ce qu’il qualifie lui-même de miracle.
La prochaine étape est la canonisation, et elle requiert un miracle reconnu par l’Église. La difficulté est inédite : la loi canonique exige qu’il soit attribué à l’intercession du groupe entier, et non d’un seul de ses membres. Le frère Georgeon a cependant ouvert une piste en interrogeant le cardinal préfet de la Congrégation des causes des saints : si un miracle était attribué à l’un des dix-neuf, pourrait-il valoir pour l’ensemble ? Le cardinal semblait enclin à l’accepter.
CONTEXTE
L’année 2026 marque le trentième anniversaire du martyre des dix-neuf religieux et religieuses catholiques assassinés en Algérie durant la « décennie noire ». C’est dans ce contexte de mémoire vive que la Conférence des évêques de France a placé son Assemblée plénière de printemps sous le signe de ce témoignage exceptionnel, faisant du souvenir des bienheureux le fil rouge spirituel d’une semaine de travail, de prière et de discernement à Lourdes.
Le vendredi 27 mars, au terme de cette semaine fraternelle, le frère Thomas Georgeon, moine à l’abbaye Notre-Dame de la Trappe et postulateur de la cause de béatification depuis 2013, a conduit les évêques dans une méditation intitulée : « Dynamique pascale des communautés à la lumière de celles de Tibhirine ». Une invitation à puiser, au seuil de la Semaine Sainte, dans l’exemple des martyrs pour éclairer les défis contemporains de l’Église et du monde.
Cette intervention a couronné une semaine entièrement marquée par la figure des bienheureux d’Algérie. Dès son discours d’ouverture, le cardinal Jean-Marc Aveline, président de la Conférence des évêques de France, avait voulu que ses frères évêques « se laissent toucher par le visage » de ces dix-neuf hommes et femmes d’Église, qu’il décrivait comme représentant une Église algérienne « féconde dans sa pauvreté, libre dans sa dépendance, joyeuse dans sa précarité », un cadeau, selon lui, que Dieu fait à l’Église universelle.
Le postulateur a rappelé la richesse et la diversité du groupe : un évêque – Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran – six religieuses et douze prêtres ou religieux, dont les sept moines de Tibhirine qui avaient inspiré le film Des hommes et des dieux. Tous furent assassinés entre 1994 et 1996, dans une Algérie déchirée par une guerre civile qui fit plus de 150 000 morts. Reconnus martyrs par le pape François le 26 janvier 2018, ils avaient été béatifiés le 8 décembre de la même année à Oran, lors d’une cérémonie historique — la première béatification de cette ampleur organisée dans un pays à majorité musulmane.
Leur message, le frère Georgeon l’a inlassablement porté depuis des années : la conviction que « coexistence fraternelle et respectueuse est possible entre les religions », que l’Évangile de la paix peut être vécu et témoigné au cœur du monde musulman, et que le terme « martyr » retrouve dans leur exemple son sens originel — celui de témoin.
La visite de l’exposition Appelés deux fois, installée à Lourdes pour la circonstance, et un temps d’adoration eucharistique ont complété ce parcours spirituel offert aux évêques de France. Une manière d’inscrire, trente ans après leur mort, le souvenir des martyrs d’Algérie non dans la nostalgie, mais dans la vitalité missionnaire de l’Église d’aujourd’hui.




