Le Pape François en République centrafricaine : un voyage à haut risque ?

voyage_françois_afrique_2015Le Pape François se rendra en Afrique du 25 au 30 novembre 2015 : Kenya, Ouganda et Centrafrique. Une visite à haut risque décryptée par le Service national de la Mission Universelle de l’Eglise (SNMUE).

Le prochain voyage en Centrafrique du Pape François fin novembre, dernière étape d’un périple dans la région (après le Kenya et l’Ouganda), a été présenté dès le départ comme particulièrement difficile. Certains au Vatican considèrent même qu’il est, sur le plan de la sécurité, le plus délicat de ceux que le Saint-Père a entrepris jusqu’à présent et les autorités françaises partagent apparemment ces craintes : elles auraient fait comprendre à Rome que la venue du chef de l’Eglise, si elle devait avoir lieu, serait plus facile à gérer si elle se limitait au strict minimum.

La situation dans ce pays, en proie à des affrontements d’une extrême violence entre communautés, ne peut laisser l’ancienne puissance coloniale indifférente. En raison du passé, des liens qui se sont créés et de l’existence d’une importante et active diaspora installée dans l’Hexagone, mais aussi parce que la France déploie, depuis décembre 2013, une force militaire (la mission Sangaris qui a compté jusqu’à 1500 hommes) censée prévenir les troubles à l’ordre public, désarmer les combattants et s’interposer entre les groupes qui mettent de manière récurrente ce pays déshérité à feu et à sang. Le risque n’est pas à négliger que les échecs successifs des responsables politiques à jeter les bases de structures étatiques capables de fonctionner normalement conduisent la communauté internationale à se désengager. Les ONG parmi lesquelles le Secours catholique joue un rôle significatif ont de plus en plus de mal à travailler sur le terrain à Bangui même mais encore plus en dehors de la capitale. Les relations avec Paris se sont également sensiblement affaiblies et les critiques envers l’attitude, jugée de plus en plus réservée, voire partiale, de l’ancien colonisateur se sont développées. Un récent colloque organisé par le SNMUE et le Secours catholique a largement reflété ce sentiment d’abandon. Certains redoutent même une partition du pays remettant en cause les frontières héritées de la colonisation et constituant un dangereux précédent.

L’histoire de la République Centrafrique depuis l’indépendance proclamée en 1960, est celle de crises à répétition où le pouvoir conquis par la force est confisqué au profit d’un clan au rythme des coups d’état : au «règne» de Bokassa a succédé celui de Patassé puis celui de Bozizé renversé en 2013 par les combattants de la Seleka, dans un contexte de guerre civile opposant cette organisation à dominante islamique aux groupes antibalakas majoritairement chrétiens. Un gouvernement de transition est entré en fonctions mais incapable d’assurer les conditions fondamentales d’un état de droit. L’intervention en 2014 d’une force africaine, la MINUSCA, mandatée par le Conseil de sécurité de l’ONU, n’a pu empêcher le délitement de la situation et l’accroissement du nombre de ceux qui ont fui le pays (400.000 personnes sur 4 millions d’habitants) ni de ceux qui ont été déplacés à l’intérieur (estimés à 460.000).

Les troubles opposant Antibalakas et Seleka ont trop souvent été interprétés comme des affrontements de nature religieuse : chrétiens majoritaires contre minorité musulmane passée sous l’influence du prosélytisme islamiste de ses voisins du Nord et de l’Est. La réalité est bien plus complexe car aucune revendication ou motivation de nature confessionnelle n’est mise en avant de part et d’autre. Les principaux responsables des religions en présence (catholique, évangélique et musulmane) se sont réunis en une «plate-forme» et ils s’emploient eux-mêmes à corriger une lecture biaisée qui fait bon marché de toute une série de facteurs économiques et sociaux dans un territoire où coexistent plus de 80 ethnies. Parler de conflits entre communautés paraît plus approprié et la mission qui s’est rendue à Bangui en octobre 2014 à l’initiative de l’observatoire Pharos [1] a mis en cause l’extrême pauvreté dans laquelle vit la grande majorité de la population. Moins il y a à partager plus la lutte pour le peu qui existe est âpre et plus elle dégénère. La religion est ainsi loin d’être au cœur du problème même si il n’est pas contestable qu’elle peut jouer un rôle de marqueur identitaire pour certains groupes.

A la suite d’un forum tenu à Bangui en mai 2015, un processus a été enclenché pour jeter les fondements d’un état de droit : adoption d’une constitution (en principe le 13 décembre) puis élection présidentielle. Cette avancée apparente est cependant loin de faire l’unanimité : le projet de constitution est considéré par certains comme un texte mal conçu et prématuré qu’il faudra de toute façon revoir très vite, voire remplacer. D’autres dénoncent l’illusion d’un scrutin libre et démocratique en l’absence de structures pouvant garantir son organisation dans de bonnes conditions de sécurité. D’autres enfin pensent que l’adoption d’une constitution même imparfaite est un préalable indispensable par lequel il faut passer même à contre cœur. Ces divergences ne sont pas de bon augure et jettent un doute sérieux sur le respect d’échéances déjà plusieurs fois repoussées.

Sur seulement 4 millions d’habitants, la République Centrafrique ne comporte guère plus d’un million et demi de catholiques et autant d’évangéliques. Si le Pape a décidé de s’y rendre ce n’est évidemment pas uniquement en raison de l’existence de cette population mais aussi pour délivrer un message de paix, de réconciliation et d’espoir et pour tenter d’aider ce pays déchiré et en proie à une guerre civile à retrouver le chemin de l’unité nationale. Rompre le cycle de la violence, appeler à la tolérance et au respect de l’autre, c’est la signification première d’un voyage qui témoigne de la mission universelle de l’Eglise.

Dominique Chassard

Bénévole au Service National de la Mission Universelle de l’Eglise (SNMUE)

[1] Voir le rapport de l’Observatoire Pharos

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