Entretien avec Patrick Valdrini professeur de droit canonique à l’université d’État de Naples

Publiée le 29 janvier 2018, Veritatis Gaudium, La joie de la vérité, est une Constitution apostolique du pape François sur les universités et les facultés ecclésiastiques. Ce texte d’une soixantaine de pages préconise une révolution courageuse qui permette à ces structures d’enseignement de s’adapter aux changements culturels contemporains. Ce nouveau document remplace la Constitution apostolique Sapientia Christiana, promulguée par Saint Jean-Paul II le 15 avril 1979. Entretien sur l’Avepro (l’Agence du Saint-Siège pour l’évaluation et la promotion de la qualité dans les universités et facultés ecclésiastiques) avec Monseigneur Patrick Valdrini, professeur de droit canonique à l’université d’État de Naples, en Italie. Entretien réalisé par Romilda Ferrauto.

(Mgr Valdrini est l’ancien recteur de l’Institut catholique de Paris et professeur émérite au Latran)

23 mai 2013 : Mgr Patrick VALDRINI lors de la conférence de presse de présentation de la chaire universitaire au nom du défunt card. Bernardin GANTIN, consacrée à la Socialisation politique en Afrique, à l'Université Pontificale du Latran. Vatican, Rome, Italie. May 23,2013: Mons. Patrick VALDRINI during the press conference of presentation of a Chair at the Pontifical Lateran University, dedicated to Cardinal Bernardin Gantin: Socialization Policy in Africa, within the International Area of Search "Interdisciplinary studies for the development of African culture." Rome, Italy.

Mgr Patrick Valdrini, est-ce que ces nouvelles normes, cette mise à jour, étaient nécessaires et si oui pourquoi ?

Sur le plan technique, il n’y a pas beaucoup d’évolutions, plutôt une amélioration.  Au fil des années d’application de la Sapientia Christiana, publiée à la fin des années ’70, des changements sont intervenus sur les nombres d’années de préparation des diplômes ou sur les diplômes eux-mêmes. Des lois avaient été adoptées entretemps ; elles étaient  circonstanciées en fonction des facultés. Tout cela a été intégré. Il y a eu une sorte de « toilettage juridique ». Le plus gros changement est le préambule où l’on retrouve l’orientation que le pape François donne aux activités ecclésiales ; en l’occurrence, il confie aux universités ecclésiastiques et aux facultés ecclésiastiques une mission : d’être dans le monde, en ce moment extrêmement complexe de crise culturelle, des porteurs de son message, du message de l’Église incarné par le pape, en particulier la vocation sociale, la vocation de témoignage et l’accompagnement des personnes…Alors que Sapientia Christiana était née dans le sillage du Concile, dans un espèce de grand optimisme que l’on avait sur le monde. Au contraire, aujourd’hui, on prend beaucoup plus conscience que dans les universités catholiques on vit les mêmes difficultés que dans les universités d’État et que les communautés universitaires doivent être des témoins à leur manière, dans la manière dont elles travaillent, dont elles recherchent etc…avec cette perspective du pape François d’être aussi des « hôpitaux de campagne » – parce que les étudiants qui rentrent maintenant ne sont pas ceux qui rentraient dans les années ’70 –  et des accompagnateurs de tous ceux qui dans les universités sont à la recherche de la vérité.

Est-ce que le choix du langage est important ? Faut-il l’adapter au pluralisme éthique et religieux ?

C’est clair ! Je n’écris pas mes articles aujourd’hui comme je les écrivais il y a quarante ans, quand j’ai commencé ma carrière. Nous avons tellement changé, les besoins sont différents…L’Église catholique doit se présenter comme elle est, mais elle a, en face d’elle, des groupes religieux qui sont plus connus, plus actifs, qui attirent…quant aux personnes, elles sont beaucoup plus mobiles qu’elles ne l’étaient à l’époque. Elles peuvent changer de religion, elles ont un rapport à la religion catholique qui est beaucoup moins juridictionnel, qui est beaucoup plus d’adhésion au message – on peut être catholique une année, on peut devenir protestant une autre année, on peut être attiré par le bouddhisme, on peut revenir à l’Église catholique . Donc le rapport que les personnes ont à l’enseignement est devenu fondamental, beaucoup plus qu’autrefois où on avait un rapport juridictionnel. Lorsque l’on était né dans l’Église catholique, on était catholique et on pouvait être intéressé par une autre religion. Maintenant, on n’est plus seulement « intéressé », on « va chercher » dans les autres religions.

La nouvelle constitution s’accompagne d’une série d’ordonnances de la Congrégation pour l’Éducation catholique. L’article 1 §2 affirme que les instituts ecclésiastiques seront soumis à l’évaluation de l’AVEPRO. De quoi s’agit-il au juste ?

L’AVEPRO a été créé en 2007 par Benoît XVI quand le Saint-Siège a adhéré, en tant qu’organisation ayant des universités et des facultés ecclésiastiques, au Processus de Bologne. Le Processus de Bologne réunit aujourd’hui 47 pays avec la finalité de créer un espace européen d’enseignement supérieur. Chaque pays s’est engagé à travailler tout d’abord sur la mobilité des étudiants, qui avait déjà commencé avec Erasmus, en la promouvant par une organisation d’obtention des diplômes qui soit lisible à l’échelon européen. C’est pour cela qu’est né ce fameux 3-5-8, ce qu’on appelle, par exemple en France, « Licence-Master-Doctorat ». Ensuite, il y a eu la volonté de développer l’attractivité de l’Europe par rapport aux États-Unis, c’est un des points essentiels… également une dimension sociale …et le quatrième point du Processus de Bologne a été l’amélioration et la promotion d’une culture de recherche de la qualité à l’intérieur des universités. Ce qui veut dire qu’un organisme européen a déterminé des critères de qualité qu’on doit trouver dans les universités.  Quand le Saint-Siège est entré dans le processus de Bologne en 2003 (et c’est Benoît XVI qui l’a décidé, après proposition bien sûr  de la Congrégation pour l’Éducation catholique), le Saint-Siège a été tenu à rechercher cela et du même coup à créer une agence de promotion de la qualité ou d’évaluation de la qualité. Et donc est née cette agence qui est véritablement faite pour l’Église catholique. On aurait pu imaginer que le Saint-Siège s’adresse à des agences d’évaluation extérieures, mais celles-ci ne connaissent pas bien la théologie, le droit canonique etc…Et c’est pour cela qu’on a créé l’AVEPRO, l’Agence du Saint-Siège pour l’évaluation et la promotion de la qualité des universités et des facultés ecclésiastiques.

Par contre, toute cela ne s’applique pas aux universités catholiques, c’est autre chose ; l’AVEPRO n’intervient pas…

Parce que les universités catholiques ont des matières, des disciplines qui, elles, sont évaluées par des agences d’évaluation des pays. Si nous prenons par exemple une université catholique où on enseigne la médecine, l’ingénierie, les langues, les mathématiques…il y a dans chaque pays des agences d’évaluation compétentes dans ces domaines. Quand il s’agit des matières ecclésiastiques, théologie, droit canonique,  philosophie ecclésiastique, sciences sociales et d’autres diplômes internes aux grandes disciplines comme la liturgie, la Bible, l’histoire ecclésiastique etc… cela relève de l’AVEPRO.

Qu’est-ce qui est nouveau dans la nouvelle constitution Veritatis Gaudium par rapport à l’AVEPRO ?

R/ La nouveauté est importante parce que jusqu’alors l’AVEPRO, née dans le contexte du Processus de Bologne, exerçait son activité en Europe, pratiquement dans les 47 pays qui relèvent du Processus de Bologne. Désormais, elle est une agence d’évaluation et de promotion de la qualité pour le monde entier, pour toutes les universités et facultés ecclésiastiques. C’est très important, parce que d’abord ça veut dire que le Saint-Siège veut développer une culture de la qualité et deuxièmement que ce qui n’existe pas encore dans certains pays, qui n’ont pas encore un degré d’évolution universitaire conforme aux standards internationaux, le Saint-Siège est déjà là pour faire de l’évaluation.

Est-ce que les universités et facultés ecclésiastiques des pays non-européens ne vont pas se sentir d’une certaine manière contrôlées par l’Europe ?

Justement, on n’utilise pas le mot de « contrôle » ; nous parlons « d’évaluation » et de « promotion ». J’ai participé moi-même comme président d’une commission d’évaluation et de promotion de la qualité à une visite dans une université et c’est très clair que cette commission ne vient pas comme le feraient des inspecteurs des finances. Du moment que des standards ont été publiés à l’échelon européen pour les universités ecclésiastiques, en quelque sorte des orientations-guide (si vous voulez vous appeler « faculté ecclésiastique » vous devez respecter un certain nombre de critères), du moment que les personnes concernées se sont autoévaluées par rapport à ces standards, les experts externes arrivent dans un esprit d’aide plus que de contrôle.

Concrètement, comment ça se passe ? Qui prend l’initiative ?

La première démarche qui est demandée à une université ou faculté ecclésiastique est de créer à l’intérieur de son institution un bureau pour l’évaluation et la promotion de la qualité, laquelle aura comme fonction : 1/ d’organiser une évaluation des professeurs par les étudiants, donc des enseignements et de la vie de la maison par les étudiants, ce qui se fait dans tous les pays ; 2/ de préparer ce qu’on appelle un « rapport d’autoévaluation ». Le bureau rédige, avec le Recteur, les doyens etc…un rapport d’autoévaluation ;  conscient du risque que ce rapport puisse être autoréférentiel, l’AVEPRO demande que des collègues d’autres universités, du même pays ou étrangères, interviennent dans la procédure de rédaction du rapport. Ensuite ce rapport est envoyé à l’AVEPRO laquelle nomme une commission d’experts externes qui après avoir lu le rapport d’autoévaluation, passeront trois jours dans l’université concernée. A l’issue de sa visite, la commission d’experts rédige un rapport qui est envoyé aux personnes concernées ; celles-ci peuvent le refuser ou l’annoter si elles ne sont pas d’accord sur tel ou tel point. Ce rapport, une fois qu’il est accepté par les personnes concernées, est publié sur le site de l’AVEPRO. Et toute personne peut aller sur www.avepro.va et trouver les rapports d’évaluation d’une cinquantaine, déjà, d’institutions ecclésiastiques. D’abord, tout cela oblige à avoir une culture de la qualité dans le sens où vous montrez ce que vous êtes. Et deuxièmement, les étudiants, et c’est l’un des points du Processus de Bologne (qui a quand-même une racine de culture anglo-saxonne, il faut bien le dire), les étudiants peuvent connaître à l’avance les points forts et les points faibles de la maison où ils souhaitent étudier. Donc ça change complètement le rapport que les professeurs ou que les institutions avaient avec l’enseignement. L’AVEPRO fait partie de ce mouvement européen qui s’est heurté à de nombreuses résistances de la part des professeurs. Je dis souvent : « L’université ou une faculté, c’est un orchestre de solistes ; chacun joue son instrument et point ». D’ailleurs, l’université est née comme une corporation : chacun a ses cours, chacun a ses étudiants, chacun a ses examens. Maintenant, plus on avance, plus on crée le fait communautaire. Et surtout, l’idée concurrentielle est entrée dans tout cela. Il y a des concurrences aujourd’hui, et donc on doit creuser ce qui chez soi est le meilleur.

L’AVEPRO est une institution du Saint-Siège. C’est donc le pape qui nomme les responsables ?

Oui, parce que l’AVEPRO est un organisme qui ne dépend pas de la Congrégation pour l’Éducation catholique (qui elle, exerce un vrai contrôle sur les universités et facultés ecclésiastiques). L’AVEPRO ne fait pas partie de la Curie romaine mais travaille avec la Curie romaine ; elle dépend directement du pape qui nomme le président qui est actuellement le Père Franco Imoda, S.J., ancien recteur de la Grégorienne. Le président et les quelques permanents font ensuite appel à des experts qui donnent de leur temps. Ces derniers sont invités à faire partie d’une liste de personnes qui peuvent être appelées à se rendre dans une université.

On peut dire que Benoît XVI, lui-même ancien professeur universitaire, a joué un rôle important dans la création de l’AVEPRO…

Il a été très sensible à l’entrée du Saint-Siège dans le Processus de Bologne. J’ai entendu, dans les universités, des gens qui ne comprenaient pas ce que la théologie ou le droit canonique pouvaient bien avoir à faire avec le Processus de Bologne. En fait, en rentrant dans le Processus de Bologne, et en acceptant que l’on corresponde à des critères universitaires qui sont d’échelon européen, mais qui, de fait, sont d’extraction mondiale (on retrouve les mêmes critères aux États-Unis ou dans d’autres grandes universités des autres pays), le Saint-Siège a montré sa volonté de promouvoir une véritable participation universitaire à la réflexion dans des matières qui sont les siennes : théologie, droit canonique, philosophie ecclésiastique et sciences sociales…Et qu’il ne veut pas se limiter à l’enseignement de la religion sans bases rationnelles. Au fond, tout cela se situe dans la ligne de l’insistance des derniers papes sur le rapport entre Foi et Raison (Fides et Ratio que Jean-Paul II a publiée et que Benoît XVI a commenté bien souvent) : il s’agit de montrer que dans l’ordre de la raison, l’Église catholique ne joue pas une espèce de sous-jeu ou un jeu d’enfants ; mais qu’elle accepte que les instruments universitaires, imposés dans les universités publiques à des sciences qui ne sont pas ecclésiastiques, s’appliquent aussi aux sciences ecclésiastiques. Benoît XVI a été très sensible à ce point : « Attention, ne croyez pas que nous sommes des gens qui faisons le catéchisme ! » Nous sommes des universitaires ! Et il faut montrer cela. Et je dois dire que les officiels du Saint-Siège qui ont participé aux réunions du Processus de Bologne en Europe ont toujours été bien reçus et toujours été acceptés comme des représentants de la banche universitaire de l’activité de l’Église.

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