Conférence à l’ICP – 11 juin 2026 relecture de Magnifica Humanitas
Intelligence artificielle, humanité réelle : lire Magnifica Humanitas, l’encyclique de Léon XIV
Intervenants :
- Eric Charmetant, Professeur de philosophie, Doyen de la faculté de philosophie, Facultés Loyola Paris
- Diane Galbois-Lehalle, Maître de conférences en droit, Titulaire de la Chaire Numérique et citoyenneté, ICP
- Emmanuel R. Goffi, Dr en sciences politiques, Enseignant en éthiques appliquées, ISEP
- Bernard Jarry-Lacombe, Ingénieur, Coordonnateur de l’Observatoire Innovation et société, Conférence des évêques de France
- Isabelle Morel, Professeur de théologie, Directrice de l’ISPC (Institut Supérieur de Pastorale Catéchétique) à l’ICP
- Bertrand Thirion, Chercheur en intelligence artificielle à Inria, Responsable du groupe de réflexion « Intelligence artificielle » du Centre Teilhard de Chardin

Une encyclique sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle
En introduction, Diane Galbois rappelle le contexte de la publication de Magnifica Humanitas, première encyclique de Léon XIV, publiée le 25 mai 2026, cent trente-cinq ans après Rerum Novarum. Le texte s’inscrit dans la continuité des réflexions menées par le Vatican sur l’intelligence artificielle, le paradigme technocratique et les transformations du monde numérique (Antiqua et Nova, Quo vadis humanitas ?, Semaines sociales de la communication…). Il y ajoute une tonalité plus politique.
Comme le rappelle le pape dès l’introduction, la véritable question est celle de la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle. L’IA constitue le contexte de cette réflexion plutôt que son sujet exclusif.
Isabelle Morel : Babel ou Jérusalem ?
Face à une époque marquée par la violence et les bouleversements technologiques, le pape pose une question fondamentale : quelle voie allons-nous suivre ?
Léon XIV s’appuie sur deux figures bibliques : Babel et la reconstruction de Jérusalem dans le livre de Néhémie. Ces deux récits structurent l’ensemble de la réflexion du texte. Babel représente la tentation d’une humanité qui construit sans Dieu et qui finit par produire de la confusion. Jérusalem symbolise au contraire une œuvre commune fondée sur la responsabilité partagée et la coopération.
Isabelle Morel a souligné que l’encyclique refuse aussi bien la diabolisation que l’idolâtrie de la technique. Le choix n’est pas entre accepter ou refuser l’IA, mais entre construire une nouvelle Babel ou participer à la reconstruction d’une cité fondée sur la justice et la fraternité.
Elle a également rappelé que Léon XIV reprend longuement les fondements de la Doctrine sociale de l’Église, présentée non comme un code éthique mais comme un discernement communautaire enraciné dans l’Évangile. Les principes de dignité de la personne, de bien commun, de subsidiarité et de solidarité constituent le cadre dans lequel doivent être évaluées les nouvelles technologies.
Deux passages lui ont paru particulièrement importants : l’article 120, consacré à la manière dont l’homme se construit dans la souffrance et la faiblesse, et l’article 140 consacré au goût de l’effort, où le pape cite Platon pour rappeler que les réalités les plus importantes s’acquièrent au prix du temps et du travail.
Bertrand Thirion : redécouvrir les limites humaines
Bertrand Thirion a insisté sur un thème majeur de l’encyclique : les limites humaines.
Face aux promesses parfois excessives associées à l’intelligence artificielle, le texte rappelle que la vulnérabilité, la douleur et l’échec font partie intégrante de la condition humaine.
L’IA ne sait pas tout et ne peut devenir un horizon de toute connaissance. Cette mise en garde contre l’hubris technologique rejoint les passages de l’encyclique consacrés à la limite, au cœur et à la grandeur de l’être humain.
Éric Charmetant : l’IA comme environnement
Éric Charmetant a développé l’une des intuitions les plus originales de l’encyclique : la présentation de l’IA comme environnement.
L’article 110 prolonge directement la démarche de Laudato Si’. L’intelligence artificielle ne doit plus être comprise seulement comme un outil mais comme un milieu dans lequel nous vivons désormais (qu’il désigne par info sphère). Cette approche conduit à dépasser l’image d’une technologie neutre. L’impact de l’IA ne dépend pas uniquement de l’usage individuel qui en est fait.
Éric Charmetant a également souligné la dimension d’espérance du texte. À travers les références à Maria Montessori, à Mère Teresa ou encore à Tolkien, Léon XIV invite à ne pas céder au désespoir.
Bernard Jarry-Lacombe : paradigme technocratique et travail
Bernard Jarry-Lacombe a centré son intervention sur le chapitre 3 « Technique et maîtrise, la grandeur de la personne humaine face aux promesses de l’IA ».
L’encyclique reprend la critique du paradigme technocratique déjà développée par le pape François. La technique promet efficacité et puissance mais comporte un risque anthropologique lorsqu’elle conduit à considérer l’homme comme un simple objet de calcul ou de simulation, et non de relation. L’homme produit une parole (reflet de la pensée) alors que la machine ne produit que du langage (ensemble de mots et de signes obéissant à des règles grammaticales) dont elle ne comprend pas le sens.
Il a notamment rappelé les passages dans lesquels Léon XIV affirme que « l’homme moderne n’a pas reçu l’éducation nécessaire pour faire un bon usage de son pouvoir » et où il le met en garde contre le risque de devenir victime de ses propres conquêtes.
Bernard Jarry-Lacombe a également insisté sur les questions du travail (à différencier de l’emploi). Le développement des IA dites métiers peut conduire à un transfert de compétences des séniors vers la machine et à une diminution de l’embauche des jeunes professionnels. Se pose alors la question de la transmission des savoir-faire et de la maîtrise des compétences dans le temps.
Il a enfin souligné les passages consacrés au transhumanisme, dans lesquels l’encyclique met en garde contre certaines visions de l’homme qui tendent à effacer ses limites constitutives et à interpréter cela comme un progrès.
Emmanuel Goffi : pouvoir, guerre et réalisme politique
Emmanuel Goffi a souligné la tension présente dans l’encyclique entre la nécessaire prise de distance vis-à-vis de l’IA et le risque de lui attribuer une place quasi absolue, comme une forme de « dieu technique ».
Selon lui, l’appel à « désarmer l’IA » (article 110) peut paraître insuffisant s’il ne s’accompagne pas d’une réflexion sur les finalités poursuivies. La véritable question est celle du pouvoir : pourquoi certains acteurs développent-ils et utilisent-ils l’IA ? Dans quels buts et au service de quels intérêts ?
Il a également relevé la volonté de Léon XIV d’adopter une forme de réalisme politique. Le chapitre 5 apparaît comme un exercice d’équilibre entre les exigences de l’Évangile et la complexité des rapports de force contemporains. Cette démarche peut parfois sembler traversée de contradictions, mais elle permet au pape d’aborder directement les questions de guerre, de puissance et de diplomatie.
Enfin, Emmanuel Goffi a regretté que la question de l’esprit critique ne soit pas davantage développée.
Diane Galbois : vérité, attention et sagesse
Diane Galbois a développé les passages du chapitre 4 consacrés à la liberté, à la responsabilité et à la vérité.
Elle a insisté sur la puissance du numérique et sur son emprise croissante sur l’attention humaine. Les articles consacrés à l’écologie de la communication et à l’hygiène de l’attention invitent à retrouver des pratiques de silence, de lecture et de recul critique.
Selon elle, l’université est appelée à devenir un lieu de réflexion et de discernement capable de résister à l’immédiateté numérique (elle doit devenir « un cloître »).
Elle a également souligné l’importance de protéger les jeunes de la fascination pour la « machine parfaite » et a conclu en rappelant que les IA peuvent imiter et simuler, mais qu’elles ne comprennent pas. La véritable question demeure celle de la sagesse et du discernement.



