« Une éclaircie » de Jean-Baptiste Del Amo, Ma nuit au musée, Stock, 2026
Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 28 octobre 2026, OFC 2026 n°44 à propos de Une éclaircie de Jean-Baptiste Del Amo (Ma nuit au musée, Stock, 2026)
Je le reconnais aisément, les éditions Stock et leur éditrice ont un grand talent avec la collection Ma nuit au musée : conjuguer des musées, des œuvres d’art avec de bons auteurs est un beau projet, et qui, assez habituellement, offre de belles réussites. Il en est ainsi avec ce nouvel opus où Jean-Baptiste Del Amo se rend au Prado pour écrire au sujet des Peintures noires de Goya.
Il faut bien sûr un lien entre l’écrivain et les œuvres qu’il reçoit et au sujet desquelles il écrit ; ici, ce lien, c’est la maladie, cette expérience qui ne permet plus à l’esprit de donner place à quoi que ce soit d’autre. « Au mois de janvier 2023, peu après votre emménagement, Alina Gurdiel te téléphone pour te proposer d’écrire pour la collection ‘’Ma nuit au musée’’. Vous évoquez des pistes de musées ou d’œuvres qui ont une importance particulière à tes yeux. Tu lui expliques que tu penses n’être capable d’écrire que sur la maladie, l’expérience de la maladie, devenue centrale dans ta vie » p. 22. « De façon plus terrible pour toi, la maladie réduit comme peau de chagrin ton désir d’écriture – tout désir tout court. Parce qu’elle contamine tout, et ne laisse la place à rien d’autre » p. 25.
« Sur le lit d’hôpital, tout te devient indifférent.
Tu te moques éperdument du roman que tu es en train d’écrire et que tu ne termineras pas si la crise aigüe de pancréatite t’emporte. Tu te moques aussi de ce que tu as écrit auparavant et de ce que tu envisageais d’écrire un jour.
L’écriture, qui te semblait si nécessaire à ta vie, qui te semblait la condition même de ta vie, est la dernière de tes préoccupations. Occupé à survivre, elle ne t’effleure pas même l’esprit » p.41.
Bien entendu, il va être question de Goya, lui aussi assailli par la maladie, mais c’est cette expérience du corps atteint, du corps souffrant, qui occupe bien des pages du livre. Ma nuit au musée n’est pas une collection de livres d’art – les ouvrages ne comportent d’ailleurs aucune illustration – ils écrivent un dialogue entre les artistes, les œuvres et leur vie.
C’est sans doute parce que Del Amo éprouve cette existence terrassée par la maladie qu’il ressent fortement le désespoir que Goya exprime dans ses Peintures noires, une humanité détruite et qui détruit.
« Goya peint la démence, l’incarcération, la dévastation. Il ne loue plus la grandeur de l’Espagne, il en montre le naufrage et les dérèglements, l’impuissance des hommes face au déferlement de la violence, celle de leurs semblables ou des forces de la nature » p. 77-78.
« La folie, le viol, le meurtre sont très tôt au cœur des préoccupations de Goya. Quand bien même l’essentiel de son activité, en tant que peintre officiel de la cour et bientôt Premier peintre de la Chambre du roi, le voue à célébrer les joies et les apparences aimables de la vie sous la monarchie. Longtemps avant les Peintures noires, tout en occupant les plus hautes fonctions artistiques, Goya développe une œuvre en opposition avec les fondements de l’ordre qu’il représente » p. 79.
« Le peintre a de tout temps été habité par la question de la violence, de la mise à mort, de la torture et de la folie. Sans doute cette obsession trouve-t-elle son acmé à travers ces deux ensembles que forment les Désastres et les Peintures noires. Goya n’y peint pas seulement la réalité mais révèle un monde où la lumière vacille sous le poids d’une humanité en proie à ses propres démons » p. 120.
La maladie est cette épreuve singulière qui donne de mesurer combien nous sommes un. Alors que le corps est atteint, c’est toute la personne qui est emportée dans le désordre et le fracas ; rien d’autre n’a de place. « C’est dans la maladie que nous nous rendons compte que nous ne vivons pas seuls mais enchaînés à un être d’un règne différent, dont des abîmes nous séparent, qui ne nous connaît pas et duquel il est impossible de nous faire comprendre : notre corps » Marcel Proust. Le côté de Guermantes. Cité p. 72.
« Le temps fait son œuvre sur l’amour, c’est bien connu, il l’use ou le polit, le transforme inévitablement. Pour les plus chanceux, il le rend plus profond, mélancolique et doux. Mais la maladie ? Tu t’apprêtes à écrire qu’elle n’apporte rien à l’amour, qu’elle le ravage comme elle ravage tout le reste. Ce ne serait peut-être pas tout à fait juste. Il arrive aussi qu’elle le rende plus urgent, plus vrai, qu’elle le dénude, le fasse plus tendre et essentiel. Mais à maints autres égards, elle le ronge patiemment » p. 111.
« Goya est multiple, il conjugue l’académisme d’un siècle finissant à des emportements visionnaires, s’attarde avec une délicatesse inattendue sur la fragilité des corps et la vérité des visages. Son œuvre est d’une prolixité telle (on dénombre environ 700 peintures et 900 dessins) qu’elle résiste à toute tentative de réduction. Il ne cesse de créer jusqu’à la fin de sa longue vie » p. 59. D’une certaine manière, comme la maladie vient tout emporter, qu’elle domine l’existence et le rapport à tout le reste, les Peintures noires bouleversent l’ordre établi de la peinture de l’époque de leur création. « Il faut replacer les Peintures noires dans leur contexte pour en saisir la portée subversive. Réalisée à une époque où la peinture européenne reste largement dominée par le classicisme hérité de la Renaissance et du baroque – plus encore en Espagne, où l’art demeure étroitement lié aux commandes officielles, religieuses ou aristocratiques –, la série opère une rupture radicale avec la tradition et avec tous les codes esthétiques de son temps » p. 87.
Pascal Wintzer, OFC

