La solitude des professeurs est infinie de Yannick Haenel
Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 21 octobre 2026, OFC 2026n° 43 à propos de La solitude des professeurs est infinie de Yannick Haenel, Gallimard, 2025
La France a cette particularité de faire coïncider la rentrée des classes avec la rentrée littéraire, qui est bien spécifique à notre pays. Cette année le dernier livre de Yannick Haenel opère tout particulièrement cette coïncidence car cet excellent écrivain relit sous forme romancée les neuf années qu’il passa comme professeur de collège dans plusieurs villes et quartiers sensibles d’Île de France. Les enseignants, qui demeurent, dans un paysage de la lecture bien morose, une catégorie comptant nombre de « gros lecteurs », feront sans doute de ce livre un succès d’édition, ce qu’il mérite. Il parle bien entendu du métier d’enseignant, et son titre sous-entend bien des désillusions, mais aussi de l’amour des lettres et de la passion de le transmettre.
Ce qui a motivé l’écriture de ce récit, ce sont les attentats islamistes qui ont coûté la vie à Samuel Paty et à Dominique Bernard. Les enquêtes ont montré, surtout pour Samuel Paty, que des signes avant-coureurs étaient là, mais que rien n’a été fait pour protéger celui qui sera ensuite si sauvagement assassiné. « Depuis longtemps, je ne pensais plus à mes années d’enseignement ; je m’étais efforcé de les oublier. Avec la mort de Samuel Paty, puis avec celle de Dominique Bernard, tué dans son lycée ; avec toutes les agressions contre les profs qui se sont multipliées ces dernières années, j’ai plongé dans l’obsession. Je n’ai plus pensé qu’à ça : raconter mon expérience, revenir sur les années 1990 où, à ma mesure, j’avais vécu quelque chose de l’abandon des professeurs » p.303.
« Selon Laguille (la principale du collège), selon le rectorat, selon le ministère, selon les gens qui décident de ce qu’il en est de l’école, et surtout de ce qu’il doit en être, il est préférable qu’on reste discret lorsqu’un prof est mis à mal, sinon, vous comprenez, plus personne ne voudra enseigner : on peut laisser des profs se faire massacrer en classe, mais il ne faut surtout pas que ça se sache » p. 182.
La solitude que dénonce notre auteur s’exprime en particulier dans la faiblesse de la formation proprement pédagogique, mais aussi dans le manque de soutien de leur hiérarchie (on parle des profs et non des prêtres… ou d’autres métiers de service). « À cette époque, le début des années quatre-vingt-dix, l’IUFM, Institut Universitaire de Formation des Maîtres, ne formait pas encore les enseignants ; nous étions jetés en pâture à des élèves sans jamais avoir reçu le moindre conseil en matière pédagogique, psychologique ou sociale ; et bien sûr, sans la moindre expérience d’une salle de classe.
J’avais vingt-deux ans et n’étais pas sûr d’exister. Je n’avais pas conscience que j’allais travailler : je cherchais autre chose. La vie ne s’était pas encore ouverte, j’en attendais des aventures, des lumières passionnantes, et cette joie que procure la poésie » p. 13-14.
« Ils sont ainsi des centaines, peut-être des milliers, à naviguer d’un établissement à un autre en étant déjà morts ; ils ont été suppliciés une fois par une classe qui ne leur a laissé aucune chance ; ils continuent à faire cours, et l’on croit qu’ils sont vivants, mais à chaque heure de cours, ils ne font que revivre l’instant de leur mise à mort ; ils sont restés bloqués devant ce tableau noir où, un jour, leur condamnation a été prononcée, et chaque instant de leur vie n’est plus que la répétition de ce moment où quelque chose en eux s’est éteint » p. 123.
« Tous les profs redoutent cet instant de défaillance qui les entraînera dans une obscurité dont nul ne se remet ; c’est la raison pour laquelle ils ont peur ; c’est le secret de notre anxiété. Cette chose froide qui palpite en chacun de nous, ce serrement de cœur qui nous glace, il faut l’entendre comme un signal : personne n’enseigne impunément » p. 124.

Dans son métier d’enseignant, Y. Haenel aime la littérature, son métier, les élèves, mais c’est tout ce qui entoure cela, et qui devrait le soutenir, qui semble faire défaut ou dysfonctionner. « J’ai tout de suite adoré faire cours. L’enseignement, j’y croyais. Je me levais le matin pour ça : je pensais aux élèves tout le temps. Je me consacrais à des choses qui pourraient paraître dérisoires, mais dont le soin renouvelé ressemble à l’amour : comment faire aimer à des jeunes gens la grammaire, quel exemple leur donner pour qu’ils n’oublient pas l’usage du passé simple, à quel moment du cours leur demander d’écrire ou d’ouvrir leur manuel » p. 70.
« Si j’ai tenu si longtemps, si j’ai persisté à enseigner tant d’années alors même que tout empirait dans l’Education nationale, et que faire cours devenait un cauchemar, c’est parce que chercher cette parole juste et claire qui s’adresse au cœur de ceux qui n’en n’attendent rien, cela me passionnait. C’était comme écrire comme faire de la littérature. Certains jours, au fin fond de la banlieue, avec les enfants, la parole parle et le monde s’illumine » p. 184.
« Au long des neuf années que j’ai traversées en galérant de collège en collège, je ne crois pas avoir perdu mon âme : au contraire, l’existence s’est emparée de moi. C’est en étant prof que j’ai commencé à vivre – à avoir une existence. La vie des profs est une expérience qui doit être partagée : personne ne se rend vraiment compte de ce qui se passe dans une classe.
Lisez ce livre comme un témoignage sur notre solitude : elle est infinie » p. 203.
Pascal Wintzer, OFC

