« Sortir de l’accélération » de Mathieu Yon (Nouvelle Cité 2024)

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du 18 février 2026, n°11 à propos du livre « Sortir de l’accélération » de Mathieu Yon (Nouvelle Cité, 2024)

Le cri de nos agriculteurs qui étouffent entre normes et concurrence déloyale, avec la bénédiction des technocrates européens, est un symptôme d’une crise beaucoup plus grande, qui embrasse la vie humaine dans sa globalité. La question n’est pas de sacrifier certains secteurs pour permettre plus de bénéfices dans d’autres, mais de faire de l’agriculture un business mondialisé et déshumanisé. Inversant la tendance qui voudrait que nous portions assistance au monde agricole pour des raisons sociales, politiques ou alimentaires, Mathieu Yon fait de son expérience quotidienne de maraicher le point d’Archimède d’une pensée qui veut nous redonner espoir. Et il dépasse par là-même la simpliste opposition frontale entre écologie et agriculture inventée de toutes pièces par des idéologues peu scrupuleux. Ce livre poursuit et actualise une réflexion entamée par de précédents ouvrages, notamment Notre lien quotidien, le besoin d’une spiritualité de la terre, publié en 2023.

Notre relation au temps est au cœur de l’essai Sortir de l’accélération, sous-titré « pour une écologie du temps ». Sans tomber dans la naïveté d’une leçon morale sur les bienfaits de la durée, Yon met en relation directe l’épaisseur du temps et le poids de la matière.  L’accélération permanente, qui réduit notre expérience de la temporalité, nous prive de pans entiers nécessaires à notre humanité. Notre rapport au monde, et à la nature, en glissant vers l’instantané, en devenant numérique et abstrait, nous prive de l’expérience de la matière, de sa pesanteur. Nos corps ne sont plus des parties de nous-mêmes, mais des concepts abstraits, manipulables comme des objets.

Dans une véritable approche existentialiste, à la manière de Simone Weil qu’il cite et dont la pensée sert de toile fond à sa réflexion, Yon nous propose dans une série de brefs chapitres plusieurs expériences que chacun peut vivre, où se révèlent entre-mêlées la matière et le temps : la chute de la neige, le souvenir de nos grands-parents, la plongée sous-marine, le feu dans la cheminée, la bougie qui brille dans l’obscurité, la mort des êtres aimés, l’attente des bourgeons, un mendiant sur un trottoir, un chaton réfugié sous un abri, le bruit des vagues sur le rocher, etc. Ces expériences mettent en lumière la vanité de l’accélération, et la fadeur de l’insoutenable diktat économique qui nivelle toutes les épaisseurs au nom de la rentabilité. La toute-puissance de l’homme sur le temps et la nature est une illusion : telle est selon Yon la véritable cause du malaise de notre société, et de la crise climatique.

Le paysan philosophe ne s’arrête pas à ce constat : il esquisse une réflexion sur le langage qui doit beaucoup à Bachelard, auquel il se réfère à plusieurs reprises. Le langage par sa nature profonde dépasse la programmation numérique des machines, il ouvre des portes nouvelles, où l’âme s’aventure à la recherche du point où se rencontrent l’intime profond et l’éternité : « Je cherche à relever les fermes par le langage, nous dit-il. Produire ne suffit pas. » (p. 107) Le temps économique, que se sont arrogé les puissances qui nous dirigent, veut produire un langage normatif qui courbe la réalité à sa volonté, et anéantit l’épaisseur temporelle. Mais la nature, autant que l’âme humaine, résistent à cette utopique ambition, car leur survie en dépend.

La poésie occupe dans cette démarche un rôle essentiel. Tout comme l’art. La contemplation de l’Annonciation de Gabriel à Marie par Fra Angelico est ainsi l’occasion chez notre auteur d’une expérience intérieure profonde. Les poètes sont nombreux au fil des pages. Parmi eux Philippe Jaccottet et T. S. Eliot occupent une place privilégiée. Yon place la poésie au sommet de l’expérience humaine : le langage poétique ouvre pour lui la porte de l’éternité, en redonnant de l’épaisseur au temps, en toute gratuité.

La prière occupe un rôle semblable, bien qu’elle se situe dans une autre dimension : « Par l’usage de la prière, je fabrique des recoins de sacré dans mon champ et ma chambre. » (p. 89) La prière de Yon n’est pas récitée, mais s’approche plutôt d’une pure oraison sauvage, où l’expérience existentielle saute la porte du langage pour faire place à la transcendance : « Lorsque je prie, je cherche un espace entre le monde et moi. » (p. 114) Si Dieu n’est jamais mentionné, son ombre court au fil des pages.

Notre âme, nous dit-il, a besoin de cet espace intérieur, qui redonne de l’épaisseur au monde et au temps : « La prière et la poésie sont des outils millénaires qui nous apprennent à jardiner le temps. » (p. 114) Elles sont nécessaires à l’âme sans laquelle la nature humaine est réduite à l’état d’une machine.

Si Yon évite de s’apitoyer sur la condition paysanne, il pleure avec ses pairs les violences subies. Mais il élève la réflexion au-delà. Ainsi analysée dans ses fondements, la crise paysanne devient un symptôme d’un mal plus grand qui met en danger la profondeur de la nature humaine. L’écologie du temps, que Mathieu Yon appelle de ses vœux, devient une écologie intégrale qui dépasse et englobe crise climatique et crise paysanne.

Vincent Aucante

 

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