Le christianisme culturel à l’anglo-saxonne

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture du mercredi 4 mars 2020 : « Le christianisme culturel à l’anglo-saxonne, Comment, selon Tom Holland, les chrétiens ont changé le monde ».

tomhollandIl y a deux Tom Holland célèbres en Angleterre. Le plus connu est sans doute le jeune acteur (né en 1996) qui a incarné Spiderman dans le film des studios Marvel sorti en 2019. L’autre est un historien populaire – ou conteur, comme on voudra –, né en 1968. À peu près en même temps qu’était lancé Spider-Man : Far from Home (L’Homme-Araignée loin de chez lui) avec son homonyme en vedette, il a publié Dominion : The Making of the Western Mind (Domination : Comment s’est façonnée la mentalité occidentale), le sous-titre aux États-Unis étant : « Comment la révolution chrétienne a refait le monde ». Le livre est maintenant paru en français aux Éditions Saint-Simon sous le titre : Les Chrétiens. Comment ils ont changé le monde (l’idée de domination, trompeuse sur le contenu, a disparu).

Ce n’est pas l’oeuvre d’un universitaire. L’auteur a pourtant étudié à Cambridge jusqu’à la maîtrise, puis à Oxford pour son doctorat, avec une thèse sur Lord Byron. Mais c’est là qu’il « en a eu marre d’être pauvre ». Il a donc décidé de faire des livres qui se vendraient, en liaison avec une diffusion audio-visuelle. Il a commencé, en exploitant ce qu’il avait travaillé, par un roman sur le fameux poète romantique, présenté comme un vampire pour son entourage. (Le mythe du personnage assoiffé de sang a de fait été créé par un jeune médecin, John Polidori – 1795-1821 – qui avait été le compagnon de Byron et s’est suicidé.) Il a ensuite continué dans le genre « gothique » (histoires effrayantes et macabres) en tirant parti des dinosaures, de l’Égypte ancienne, de la Rome antique, de la guerre civile en Angleterre (1642-1648) …

Puis, en gardant les méthodes de recherche apprises à Cambridge et à Oxford et en apprenant même le grec (il a publié sa traduction d’Hérodote) alors qu’il n’avait étudié que le latin (ce qui lui a permis de justifier l’importance de Virgile), il s’est mis à faire avec succès de la vulgarisation historique, y compris pour la radio et la télévision, en choisissant des moments-clés (sans ordre chronologique) : le passage à Rome de la République à l’Empire, le « choc des civilisations » entre les Hellènes et les Perses au Ve siècle avant notre ère, l’an mil en Europe, les origines de l’islam, les empereurs romains d’Auguste à Néron, les premiers rois anglo-saxons, l’idéologie de l’État islamique… Au cours de son enquête sur Daech en Irak, il découvre le calvaire des Yézidis et s’emploie à dénoncer aussi bien l’indifférence occidentale que le génocide lui-même.

Son livre sur le christianisme a surpris : il s’était déclaré agnostique. Son père professait l’athéisme, mais sa mère était solidement anglicane, avec un sens aigu de la très britannique « décence » et de la compassion, si bien qu’il n’a jamais associé la foi à l’intolérance. Dans un article publié en 2016 par la vénérable revue de gauche humaniste New Statesman (fondée en 1913), il a reconnu (c’était le titre) « Pourquoi je me suis trompé sur le christianisme ». Cette erreur était d’avoir cru que le meilleur de l’Occident venait de l’Antiquité grecque et romaine sans rien devoir au Dieu sans précédent que révéla Jésus-Christ – un Dieu invraisemblablement crucifié, demandant de souffrir soi-même plutôt que de faire souffrir.

C’est ce que développe sur près de 700 pages le livre paru fin 2019 (et le second de Tom Holland traduit en français, après À l’ombre de l’épée. Naissance de l’islam et grandeur de l’empire arabe en 2017, déjà aux Éditions Saint-Simon, où il s’efforçait de démontrer que ce n’est pas l’enseignement attribué à Mahomet qui explique les conquêtes musulmanes, mais l’inverse). Dans un parcours qui va de l’Antiquité préchrétienne à nos jours, la thèse que tous ceux qui se battent pour la fraternité, la justice et la laïcité sont redevables à la Bible et à l’Évangile, qu’ils le veuillent ou non, est étayée par deux idées intéressantes.

D’une part l’Église n’a pas enterré les civilisations antérieures. Elle en a au contraire préservé le plus noble (notamment la liberté intellectuelle qui a permis les progrès des savoirs et des techniques). Et elle en a aussi passivement perpétué le pire, dont la tentation hégémonique qui entraîne la coercition et la violence.

D’autre part cependant, le christianisme ne s’est lié à aucune civilisation particulière et a toujours été une force de subversion et de renouvellement. Son problème aujourd’hui, du moins en Occident, est qu’il n’a plus le monopole des valeurs morales : le matérialisme qu’il a promu est contesté de l’intérieur par une bien-pensance qui n’a plus besoin de se référer au Christ pour exercer, à la place de l’Église mais sans structuration institutionnelle, donc anarchiquement, une tyrannie inquisitoriale tout en agitant la menace d’un châtiment apocalyptique (catastrophe écologique et/ou submersion sous des tsunamis migratoires).

Le christianisme peut-il retrouver sa dynamique révolutionnaire ? Tom Holland en doute. Le sécularisme qui le remplace comme morale non moins répressive est-il assez universel pour résister à la tendance globale aux divisions plutôt qu’à la communion et au retour en force des religions (islam, évangélisme protestant, hindouisme, bouddhisme…) qu’il jugeait dépassées ? Tom Holland en doute encore plus. C’est pourquoi il rejoint la cohorte des penseurs qui soulignent, avec parfois un brin de nostalgie, tout ce que la foi garde à leurs yeux d’indélébile et de positif, sans y adhérer pleinement, ni estimer un renouveau possible dans la société.

On ne trouvait guère jusqu’à présent dans le monde anglo-saxon que l’athée militant Richard Dawkins (né en 1941) pour s’avouer « culturellement chrétien ». C’est une position plus répandue en France1 et c’est peut-être pourquoi le dernier livre de Tom Holland n’a pas tardé à être traduit. Il a le mérite d’éclairer le défi qu’entend relever la nouvelle évangélisation : une incroyance qui n’est plus hostile, mais se considère déjà suffisamment informée et relit même les évangiles et l’histoire de façon stimulante pour les chrétiens.

Jean Duchesne

  1. Le christianisme culturel a déjà fait l’objet du colloque de l’O.F.C. en 2011 (actes disponibles depuis 2012 aux Éditions Parole et Silence). On peut signaler depuis Le Royaume d’Emmanuel Carrère chez P.O.L. en 2014 et en 2018 aux Éditions de L’Herne Ressources du christianisme, mais sans y entrer par la foi de Francois Jullien (invité au colloque de l’O.F.C. la même année ; voir aussi la fiche O.F.C. 2018 n° 19 du 25 avril), ainsi qu’Une certaine inquiétude de François Bégaudeau et Sean Rose chez Albin Michel.

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