A propos du livre d’Emmanuel Carrère « Le Royaume » (P.O.L., 2014) et de son succès

couv_le_royaume_emmanuel_carrèreUn évêque racontait récemment que par un bel après-midi de septembre, alors qu’il remontait la rue de Rennes, à proximité de la grande librairie que l’on sait, il entendit deux personnes s’entretenir de la source Q. Il ne faisait pour lui aucun doute que c’est le livre d’Emmanuel Carrère qui était en train de produire ses premiers effets. L’anecdote donne raison à Carrère lui-même quand il dit que les lecteurs de son livre apprendront beaucoup de choses. Beaucoup de choses sur les débuts du christianisme, la communauté de Jérusalem, la personnalité et les voyages de Paul de Tarse, la constitution des évangiles … Il faut dire que l’auteur n’a pas ménagé sa peine : il a étudié les textes du Nouveau Testament, exploré les bibliothèques, accumulé une impressionnante documentation, et il ne manque jamais de citer ses sources.

Le lecteur en apprendra même plus que ce que veulent bien nous révéler l’historiographie et l’exégèse grâce au talent romanesque de l’auteur qui, à coups d’hypothèses et d’extrapolations, d’analogies et de digressions, parvient à inventer un saint Luc aussi improbable qu’attachant qui lui ressemble, et un saint Paul tout à fait saisissant. De quoi agacer, on s’en doute, les exégètes professionnels inquiets de voir débarquer sur leur territoire un romancier qui pratique avec désinvolture la méthode historico-critique tout en continuant à se satisfaire de certaines naïvetés de lecture.

Carrère dit parcourir en « enquêteur » les chemins du Nouveau Testament qu’il avait naguère parcourus en croyant. Mais l’historien qu’il est devenu n’a pas lâché la main de l’écrivain qu’il demeure pour le plus grand plaisir de ses lecteurs. Plutôt que de lui intenter un procès en légitimité, mieux vaudrait se réjouir de l’événement que constituent la publication et le succès d’un tel ouvrage à une époque supposée avoir rompu les ponts avec ses origines chrétiennes. Se réjouir, oui, que le christianisme puisse encore faire littérature et qu’il y ait encore des écrivains pour le raconter comme un événement littéraire. Car la littérature, au fil des siècles, a toujours su faire entendre mieux que les catéchismes ce qu’il y a d’inouï et d’incroyable dans le christianisme. On est en droit de l’espérer : c’est dans une connivence retrouvée avec l’imaginaire et la subjectivité des écrivains que la révélation chrétienne pourra se remettre à intriguer ceux qui sont devenus sourds aux vocables usés d’un certain discours confessionnel et les toucher au plus vif de leurs tourments et de leur désir.

Il va sans dire – et c’est un autre motif d’agacement – qu’à la lecture du Royaume on en apprend beaucoup (trop?) sur l’auteur lui-même qui, depuis son Roman russe, s’est fait une spécialité de se mettre en scène dans les « enquêtes » qu’il mène et de mêler sa subjectivité tourmentée au récit qu’il en fait, comme s’il lui était devenu impossible de consentir aux limites formelles du roman et de s’effacer derrière les histoires qu’il raconte. Et l’histoire qu’il raconte dans ce livre avec une sincère empathie pour ses protagonistes, il la considère comme « un truc exactement du même genre que la mythologie grecque ou les contes de fées ». Il ne veut pas y croire, il ne veut plus y croire, même si ce « truc aussi insensé que la religion chrétienne » continue à le fasciner jusqu’à l’entraîner à en explorer les origines. Car il y a cru autrefois, pendant les trois années au cours desquelles il a tenté de noyer son mal-être et sa névrose dans l’ivresse mystique et la frénésie religieuse. Un épisode de sa vie que racontent les cent premières pages du livre avec beaucoup de drôlerie et un grand sens d’autodérision, des pages qui en disent plus long qu’on ne croit sur les turbulences intimes et les affres de nos contemporains et qui renvoient aux gens d’Eglise, à ceux qui accompagnent les néophytes, une image tendrement ironique de leurs pratiques.

L’originalité de l’ouvrage réside dans l’emboîtement de ces deux récits, celui d’une trajectoire personnelle et celui d’une aventure héroïque des premiers chrétiens. Il s’achève dans un « Je ne sais pas » qui, s’il honore l’humilité de l’auteur, laisse au lecteur un goût d’inachevé et le sentiment que Carrère s’est arrêté en chemin pour n’avoir pas à se demander ce qu’est la foi quand elle n’est pas un refuge névrotique ni un saut dans l’irrationnel. De la même manière qu’en ignorant la dimension proprement théologique des lettres de Paul et des Evangiles il ne se donne pas les moyens d’aller jusqu’au bout de son enquête sur l’événement christique qu’on ne saurait réduire à la seule invention paulienne.

Carrère rentre de son long périple avec « l’idée que dans le Royaume, qui n’est certainement pas l’au-delà mais la réalité de la réalité, le plus petit est le plus grand », comme il le notait déjà dans Limonov. Il en pressent même l’avènement dans le rire d’une jeune handicapée rencontrée au cours d’une retraite à l’Arche de Jean Vanier. Mais on pourrait dire de son entreprise ce que Péguy disait de l’histoire historienne : « Elle s’occupe de l’événement … mais n’est jamais dedans », elle n’est ni subjective ni objective, « elle est longitudinale ».

Robert SCHOLTUS

OFC 2014, n° 25.

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