“Le prêtre et l’imam”

Président du Conseil Pontifical pour le Dialogue interreligieux (Saint-Siège), le cardinal Jean-Louis Tauran signe la préface du livre “Le prêtre et l’imam”, du père Christophe Roucou, Directeur du Service national pour les Relations avec l’Islam (SRI), et de l’imam Tareq Oubrou, Recteur de la Grande Mosquée de Bordeaux.
 

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     Quand vous refermerez ce livre, vous serez plus optimiste !
     Deux amis, deux croyants, deux membres actifs de leurs communautés respectives non seulement nous enseignent que le dialogue interreligieux est une réalité bien concrète, mais démontrent qu’il est non pas un dialogue entre spécialistes, entre théologiens, mais un dialogue entre croyants. Ce ne sont pas les religions qui dialoguent, ce sont les croyants.
     Connaissant personnellement les deux intéressés, la rigueur de Tareq et la foi joyeuse de Christophe, je suis certain que bien des lecteurs découvriront les dispositions intérieures de ces deux « dialoguants » : respect, attention, persévérance.
     On le perçoit bien au long de ces pages, à l’origine de leur amitié et de leur collaboration se trouve une commune ambition : écouter, accueillir, comprendre et aimer. Il est un point sur lequel je voudrais insister, c’est la nécessité d’apprendre à écouter. Cela suppose que je sois intellectuellement et affectivement disponible pour l’autre. Il ne s’agit pas de mettre entre parenthèse sa foi, mais d’évaluer les richesses de l’autre, chercher simplement dans l’autre ce qui ressemble le plus à ce que je crois, serait la négation du dialogue. Il s’agit au contraire de me rapprocher de l’autre dans son altérité, d’écouter la présence de l’Autre. Il s’agit d’accepter la diversité. Toutes les réponses du père Christophe Roucou et de l’imam Tareq Oubrou manifestent bien que l’écoute n’est pas quelque chose de passif mais elle est attention et volonté de faire confiance au partenaire. Ce n’est pas une affaire d’oreille, mais surtout une attitude intérieure.
     Lorsque ce dialogue repose sur une écoute à la fois silencieuse et désireuse de comprendre, alors il devient transparent et il est facile de dénoncer les préjugés qui souvent sont à l’origine de nos difficultés.
     En lisant les réponses incisives de Tareq et de Christophe, on peut aussi deviner les obstacles qui peuvent anéantir la construction patiente des échanges : une foi fragile, une connaissance superficielle de l’autre, les facteurs socio-politiques, l’intolérance, l’absence de réciprocité. Mais nous pouvons également deviner les éléments qui « sauvent » tout dialogue interreligieux : la confiance réciproque des croyants, l’appréciation réaliste des conditions socio-politiques dans lesquelles ils vivent, la possibilité de se rencontrer à l’occasion de fêtes religieuses et tout ce que la vie quotidienne propose en termes de service et de collaboration au bien commun.
     Comme le dit justement Christophe Roucou : « C’est dans la relation à Dieu que se construit un certain type d’homme, une certaine humanité. Les sociétés totalitaires nous ont appris que lorsque Dieu est mis de côté, l’homme aussi est oublié. Aussi, il me semble important et urgent de réaffirmer que nous postulons que l’autre est un frère en humanité parce que nous croyons que Dieu nous a créés les uns les autres. C’est en Lui que se fonde cette fraternité » (p. 44).
     Mais tout cela n’est pas une activité pour la consommation interne de nos communautés respectives : les croyants qui sont confrontés à la diversité culturelle et religieuse, aux énigmes et aux difficultés de la vie, peuvent par leur exemple contribuer au renouvellement des sociétés. Parce qu’ils savent vivre la diversité dans l’unité, ils aident les sociétés plurielles à accepter et à comprendre les autres.
     Comme le dit Tareq Oubrou : « on vit avec Dieu pour mieux vivre avec les autres. Le propre de la foi est de faire sortir l’être humain de son ego pour le faire entrer dans l’Altérité absolu et ainsi ouvrir la place aux autres hommes. C’est ainsi que l’individu se réalise : dans son rapport à Dieu, dans sa communauté spirituelle, dans sa société, dans son humanité, dans l’univers » (p. 90-91).
     On peut voir ainsi se dessiner dans ces pages une pédagogie du dialogue qui consiste à former les communautés (religieuses ou non) à la différence ; à la capacité de voir l’autre comme un don et non comme une menace. Pour nous chrétiens, en particulier, l’autre est celui qui est toujours capable de faire l’expérience de Dieu. Nos villes seront de plus en plus multi-ethniques et multi-religieuses. En ce sens, le père Roucou et l’imam Oubrou nous aident à croître ensemble, à partager nos valeurs et nos expériences, et à témoigner de notre propre religion, dans un contexte multi-religieux, parfois anti-religieux.
     Par le sérieux de leur engagement, par l’honnêteté de leurs réponses, ils nous montrent bien que le dialogue interreligieux est bien autre chose que l’enthousiasme du cœur. C’est un engagement qui suppose une certaine ascèse, une discipline et beaucoup de patience. C’est aussi une remise en question salutaire : quand nous avons à nous définir comme chrétien ou comme musulman face à l’autre, c’est toute notre vie que nous devons examiner.
     Mais tout repose finalement sur la confiance et l’amitié des partenaires et tout finit dans une fraternité réaliste et, espérons-le, contagieuse.
     Soyons reconnaissants à nos deux amis qui nous aident à construire et à vivre avec eux un dialogue qui favorise la maturité dans la foi, le désir de l’approfondir toujours davantage, de la libérer de ses fausses sécurités et maintenons entrebâillée la porte qui ouvre sur le mystère de l’homme. Le dialogue peut être en effet l’appel de Dieu à la fraternité universelle. Je n’aurai garde d’oublier que toutes ces pages sont traversées par la prière. Le lecteur découvrira, à travers des formules faciles à retenir l’expérience spirituelle de ces deux pèlerins de la vérité. La prière nourrit le dialogue et l’oriente vers la vérité, le chemin qui mène à Dieu passe par l’homme et le plus grand service que nous pouvons rendre à nos frères en humanité c’est de faire le bien, de se comporter en croyants crédibles, capables d’aimer même son ennemi et de servir tous les hommes.
     Le pape Benoît XVI, qui fut l’un des plus ardents promoteurs du dialogue islamo-chrétien, invitait ses collaborateurs, au mois de décembre 2012, à ne pas avoir peur « de prendre le large sur la vaste mer de la vérité ». C’est à cette navigation sereine que nous invitent aussi ces pages car « on ne dialogue pas seulement pour apprendre à vivre ensemble, mais pour vivre ensemble comme des chercheurs de Dieu » comme l’affirme justement C. Roucou (p. 56).

Cardinal Jean-Louis Tauran
Président
Conseil Pontifical pour le Dialogue interreligieux

Du Vatican, 15 juillet 2013

Le dialogue entre chrétiens et musulmans est une urgence

À travers un texte vif, profond, qui n’élude aucune question qui fâche, Tareq Oubrou et Christophe Roucou montrent que chrétiens comme musulmans doivent prendre en compte la diversité culturelle et la pluralité religieuse de nos sociétés, pour vivre pleinement leur vie de citoyens et de croyants.

Le prêtre et l’imam. Entretiens avec Antoine d’Abbundo, Bayard, 2013.

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