Le Travail dans Magnifica Humanitas

L’encyclique Magnifica Humanitas comporte dans sa quatrième partie une vingtaine d’articles consacrés au travail, dont il s’agit de préserver la dignité dans la transformation numérique.
Réaffirmation de la valeur du travail
Le pape Léon XIV réaffirme les éléments de la doctrine sociale de l’Eglise issus des encycliques précédentes : le travail est la clé essentielle pour comprendre l’ensemble de la question sociale car il constitue une partie de la réponse que chaque personne apporte à l’appel de Dieu : par le travail nous prolongeons la Création, nous contribuons au progrès de la société et au bien commun ; dans le travail, nous apprenons à construire ensemble par le dialogue et l’écoute quelque chose de durable, une œuvre que personne ne peut réaliser seul. Il est une exigence inscrite dans la condition humaine qui exprime et renforce notre dignité (§148 et 149).
Ainsi le travail reste une dimension fondamentale de l’expérience humaine ; au-delà de la subsistance, il est un lieu d’expression, de relations et de contribution à la communauté. C’est pourquoi le chômage doit être combattu. L’accès à l’emploi pour tous doit rester un objectif prioritaire des politiques publiques et un critère d’évaluation de la qualité humaine d’un modèle de développement (§154).
L’emploi n’est pas menacé par l’IA mais une utilisation mercantile de l’IA
L’encyclique n’envisage donc nullement la fin du travail et elle reste équilibrée quant à l’impact de l’intelligence artificielle sur le nombre d’emplois. Les nouvelles façons de travailler apportées par l’IA et les technologies numériques ne sont pas spontanément meilleures. Elles peuvent soulager les personnes de travaux pénibles ou dangereux et apporter un soutien intelligent à l’activité humaine ; mais elles peuvent augmenter chômage et inégalités, déqualification et pénibilité si leur introduction a pour seul objectif la réduction les coûts ou l’augmentation des profits. C’est pourquoi la conception du travail doit être centrée sur la personne et pas seulement sur la performance (§150).
Le chômage doit être combattu, la règle générale doit rester la protection des emplois et du rôle irremplaçable de la personne, qui est une fin et non un moyen. L’ordre économique doit rester soumis à la dignité humaine et au bien commun (§152).
Appel aux corps intermédiaires et au dialogue social sur l’introduction des outils d’IA
Ce primat donné à la personne suppose l’élaboration de solutions aux niveaux national et local. L’encyclique rappelle les initiatives nées dans le sillage de l’encyclique Rerum novarum – associations, syndicats, coopératives, œuvres caritatives – qui ont fortement contribué à améliorer la législation du travail. Elles restent pertinentes : un nouvel effort de leur part est nécessaire pour élaborer des règles et des protections adéquates et partagées, y compris au niveau international.
La transformation doit être anticipée et toute introduction de l’automatisation et de l’IA devrait s’accompagner de mesures vérifiables de protection de l’emploi, de reconversion professionnelle et de participation des travailleurs. Des politiques actives doivent rendre accessibles à tous la formation continue et les transitions professionnelles. La responsabilité des entreprises doit inclure la qualité et la dignité du travail parmi les indicateurs de réussite, sous peine d’accélérer les injustices (§155-156).
L’Etat doit orienter l’économie en faveur du bien commun et des plus vulnérables
L’encyclique rappelle que la liberté économique n’est pas absolue et doit toujours être mesurée à l’aune du bien commun. Une société juste exige un État présent et des institutions civiles
capables de dépasser la seule logique de l’efficacité, en orientant explicitement les ressources, la créativité et les normes en faveur des plus vulnérables. (§157-158). Les paramètres actuels de mesure du niveau de développement sont trop liés au concept de Produit Intérieur Brut (PIB) (§159).
La fonction sociale du crédit reste irremplaçable pour l’économie réelle, le développement et pour les investissements nécessaires pour accompagner les transitions en cours. Mais l’Etat doit intervenir pour empêcher la déconnexion du secteur financier des besoins humains et empêcher que la rentabilité du capital se substitue au revenu du travail. (§160).
L’encyclique souligne que les inégalités ont augmenté, tant dans les pays qu’entre pays alors que la richesse mondiale a augmenté en termes absolus. Elle s’est concentrée entre quelques mains et les progrès scientifiques et technologiques, notamment médicaux, ne sont pas facilement accessibles à la grande majorité de la population (§161).
Or, la recherche de la justice sociale n’est pas une question distincte et postérieure à la production de richesse, comme si l’économie créait de la valeur et la politique n’intervenait qu’ensuite pour la redistribuer. Celle-ci doit orienter les dynamiques économiques et technologiques vers le bien commun, en favorisant une égale répartition des bénéfices de l’innovation. La coopération internationale est nécessaire, en faveur des pays et des groupes les plus vulnérables car la prospérité ne construit et renforce la paix que si elle est généralisée, inclusive et durable. Concrètement, cela passe par des politiques de transparence et de responsabilité dans l’octroi de crédits, la sélection du personnel, l’accès aux services ou aux opportunités ; par des mesures en matière d’inclusion et d’accès fondées sur l’investissements dans les compétences, les infrastructures et les services essentiels ; et par des mesures d’équité dans la fiscalité et la protection sociale. Ces orientations n’est pas un frein à l’innovation, elles la rendent, en réalité, viable et humaine (§162-164).
Le travail est une composante déterminante de toute politique en faveur de la famille
Le chapitre consacré au travail se conclue par une articulation originale entre politique sociale et action en faveur de la famille. La famille est un bien social fragile, qui subit de plein fouet les transformations du monde du travail (chômage, précarité). À court terme, il peut sembler avantageux de réduire le coût du travail ou de maximiser l’efficacité financière, mais à long terme, la structure sociale s’érode progressivement. Pour les jeunes, la précarité de l’emploi est particulièrement dramatique. Le travail est un domaine déterminant où se forge l’identité, où se nouent des amitiés et des relations, où l’on apprend des responsabilités concrètes et où l’on discerne sa vocation (§165-167).
Une responsabilité publique spécifique en résulte et l’État a le devoir de soutenir l’activité des entreprises en créant des conditions favorables à l’emploi, en favorisant le travail là où il fait défaut et en le défendant en cette période de profondes transformations technologiques. Cela passe par des politiques de l’emploi et de lutte contre la précarité avec des parcours réalistes d’accès à l’emploi et d’évolution professionnelle ; des mesures qui garantissent des rythmes humains, un équilibre entre travail, services et repos, sans lequel la famille s’affaiblit et les jeunes peinent à développer leur sens des responsabilités ; des dispositifs d’investissement dans la formation et les reconversions professionnelles ; des politiques de soutien des liens sociaux grâce à des réseaux et des communautés éducatives qui accompagnent les choix de vie et empêchent solitude et dépendances.
La transformation technologique peut être traversée sans briser ce qui rend une société féconde : sa capacité de construire l’avenir.



