L’espérance des pauvres ne sera jamais déçue

Message du Saint-Père pour la Journée mondiale des pauvres le 17 novembre 2019 : « L’espérance des pauvres ne sera jamais déçue ».

19 novembre 2017 : Pour la première « Journée mondiale des pauvres » le pape François déjeune avec quelque 1500 personnes démunies, dans la salle Paul VI au Vatican. November 19, 2017: Pope Francis has lunch with the poor following a special mass to mark the new World Day of the Poor in Paul VI's hall at the Vatican.

1. « Le pauvre n’est pas oublié jusqu’à la fin, l’espérance des malheureux ne périt pas à jamais » (Ps 9, 19). Les paroles du psaume manifestent une actualité incroyable. Ils expriment une vérité profonde que la foi parvient à imprimer avant tout dans le cœur des plus pauvres : rendre l’espérance perdue devant les injustices, les souffrances et la précarité de la vie. Le psalmiste décrit la situation du pauvre et l’arrogance de ceux qui l’oppriment (cf. v. 22-31). Il invoque le jugement de Dieu pour rétablir la justice et vaincre l’iniquité (cf. v. 35.36). Il semble que dans ses mots, la question qui se pose au fil des siècles résonne encore aujourd’hui : comment Dieu peut-il tolérer cette disparité ? Comment peut-il permettre que le pauvre soit humilié, sans apporter son aide ? Pourquoi permet-il à ceux qui oppriment d’avoir une vie heureuse alors que leur comportement devrait être condamné face à la souffrance du pauvre ?

Au moment de la composition de ce psaume, il y avait un grand développement économique qui, comme cela arrive souvent, a également produit de forts déséquilibres sociaux. L’inégalité a généré un groupe important de pauvres, dont la situation semblait encore plus dramatique comparée à la richesse réalisée par quelques privilégiés. L’auteur sacré, observant cette situation, dresse un tableau aussi réaliste que véridique.

C’était l’époque où des personnes arrogantes et dénuées du sens de Dieu chassaient les pauvres pour s’emparer même du peu qu’ils avaient et les réduire en esclavage. Ce n’est pas très différent aujourd’hui. La crise économique n’a pas empêché de nombreux groupes de personnes de s’enrichir, ce qui apparaît souvent d’autant plus anormal que nous voyons concrètement le nombre considérable de pauvres qui manquent du nécessaire dans les rues de nos villes et qui sont parfois brimés et exploités. Les mots de l’Apocalypse me viennent à l’esprit : « Tu t’imagines: me voilà riche, je me suis enrichi et je n’ai besoin de rien; mais tu ne le vois donc pas: c’est toi qui es malheureux, pitoyable, pauvre, aveugle et nu! ». (Ap 3, 17). Les siècles passent, mais la situation des riches et des pauvres reste inchangée, comme si l’expérience de l’histoire ne nous enseignait rien. Les paroles du Psaume ne concernent donc pas le passé, mais notre présent, mis devant le jugement de Dieu.

2. Même aujourd’hui, nous devons énumérer de nombreuses formes de nouveaux esclavages auxquelles sont soumis des millions d’hommes, de femmes, de jeunes et d’enfants. Chaque jour, nous rencontrons des familles contraintes de quitter leurs terres pour chercher des moyens de subsistance ailleurs ; des orphelins qui ont perdu leurs parents ou qui en ont été séparés violemment pour être exploités brutalement ; des jeunes à la recherche d’une réussite professionnelle, qui se voient refuser l’accès au travail en raison de politiques économiques aveugles ; des victimes de nombreuses formes de violence, de la prostitution à la drogue, et humiliées au plus intime. De plus, comment oublier les millions d’immigrés victimes de tant d’intérêts cachés, souvent instrumentalisés à des fins politiques, à qui la solidarité et l’égalité sont refusées ? Et tant de personnes sans abri et marginalisées qui errent dans les rues de nos villes ?

Combien de fois nous voyons les pauvres dans les déchetteries récolter les fruits du gaspillage et du superflu, pour y trouver de quoi se nourrir ou s’habiller ! Devenus eux-mêmes partie d’une décharge humaine, ils sont traités comme des ordures, sans qu’aucun sentiment de culpabilité n’affecte ceux qui sont complices de ce scandale. Souvent considérés comme des parasites de la société, on ne pardonne pas même aux pauvres leur pauvreté. Le jugement est toujours aux aguets. Ils ne peuvent pas se permettre d’être timides ou découragés, ils sont perçus comme menaçants ou incapables, simplement parce qu’ils sont pauvres.

Le drame dans le drame, c’est qu’ils ne sont pas autorisés à voir la fin du tunnel de la misère. Nous en sommes même arrivés à théoriser et à mettre en oeuvre une architecture hostile afin de se débarrasser de leur présence même dans la rue, dernier lieu d’accueil. Ils errent d’une partie de la ville à l’autre, dans l’espoir de trouver un travail, une maison, de l’affection… Chaque possibilité offerte devient une lueur d’espoir ; pourtant, même là où la justice devrait s’inscrire, elle s’attaque souvent à eux avec violence et maltraitance. Ils sont obligés de passer des heures interminables au soleil brûlant pour récolter les fruits de la saison et en sont récompensés par un salaire dérisoire ; ils n’ont aucune sécurité d’emploi ni de conditions humaines qui leur permettent de se sentir égaux aux autres. Pour eux, il n’y a pas de chômage ni d’indemnité, ni même la possibilité d’être malade.

Le psalmiste décrit avec un réalisme cru l’attitude des riches qui s’attaquent aux pauvres : « à l’affût, bien couvert, comme un lion dans son fourré, à l’affût pour ravir le malheureux, il ravit le malheureux en le traînant dans son filet » (Ps 10, 9). Comme si pour eux c’était une chasse, où les pauvres sont traqués, pris et réduits en esclavage. Dans de telles conditions, le cœur de nombreuses personnes se ferme et le désir de devenir invisible prend le dessus. En bref, nous reconnaissons une multitude de pauvres souvent traités par des discours et supportés avec agacement. Ils deviennent comme transparents et leur voix n’a plus de force ni d’importance dans la société. Ces hommes et ces femmes sont de plus en plus étrangers de nos maisons et marginalisés dans nos quartiers.

3. Le contexte décrit par le Psaume est empreint de tristesse à cause de l’injustice, la souffrance et l’amertume qui affectent les pauvres. Malgré cela, il offre une belle définition du pauvre. Il est celui qui “fait confiance au Seigneur” (cf. v. 11), car il a la certitude qu’il ne sera jamais abandonné. Le pauvre, dans les Écritures, est l’homme de la confiance ! L’auteur sacré donne également la raison de cette confiance : il “connaît son Seigneur” (cf. ibid.), et dans le langage biblique, ce “connaître” indique une relation personnelle d’affection et d’amour.

Nous sommes confrontés à une description vraiment impressionnante à laquelle nous ne nous attendions pas. Cela ne fait cependant qu’exprimer la grandeur de Dieu lorsqu’il se trouve devant une personne pauvre. Sa force créatrice dépasse toutes attente humaine et se concrétise dans la “mémoire” qu’il a de cette personne concrète (cf. v. 13). C’est précisément cette confiance dans le Seigneur, cette certitude de ne pas être abandonné, qui appelle à l’espérance. Le pauvre sait que Dieu ne peut pas l’abandonner ; c’est pourquoi il vit toujours en présence de ce Dieu qui se souvient de lui. Son aide va au-delà de la condition actuelle de souffrance pour tracer un chemin de libération qui transforme le coeur, car il le soutient au plus profond.

4. La description de l’action de Dieu en faveur des pauvres est un refrain permanent dans les Saintes Écritures. Il est celui qui “écoute”, “intervient”, “protège”, “défend”, “rachète”, “sauve”… Bref, un pauvre ne pourra jamais trouver Dieu indifférent ou silencieux face à sa prière. Dieu est celui qui rend justice et n’oublie pas (cf. Ps. 40,18 ; 70,6) ; en effet, il est pour lui un refuge et il ne manquera pas de lui venir en aide (cf. Ps. 10,14). De nombreux murs peuvent être construits et les entrées peuvent être bloquées pour avoir l’illusion de se sentir en sécurité avec ses richesses au détriment de ceux qu’on laisse dehors. Ce ne sera pas comme ça pour toujours. Le “jour du Seigneur”, tel que décrit par les prophètes (cf. Am 5,18 ; Is 2-5 ; Jl 1-3), détruira les barrières créées entre les pays et remplacera l’arrogance de quelques-uns par la solidarité de beaucoup. La condition de marginalisation par laquelle des millions de personnes sont brimées ne pourra pas durer encore longtemps. Leur cri augmente et embrasse la terre entière. Comme l’écrivait l’abbé Primo Mazzolari : «Le pauvre est une protestation continuelle contre nos injustices ; le pauvre est un baril de poudre. Si vous y mettez le feu, le monde explose ».

5. Il n’est jamais possible d’éluder l’appel pressant que la Sainte Écriture confie aux pauvres. Partout où nous regardons, la Parole de Dieu indique que les pauvres sont ceux qui n’ont pas le nécessaire pour vivre parce qu’ils dépendent des autres. Ce sont les opprimés, les humbles, ceux qui se prosternent sur le sol. Et pourtant, devant cette foule innombrable d’indigents, Jésus n’a pas eu peur de s’identifier à chacun d’eux : « dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Fuir cette identification revient à mystifier l’Évangile et à diluer la révélation. Le Dieu que Jésus a voulu révéler est le suivant : un Père généreux, miséricordieux, inépuisable dans sa bonté et sa grâce, qui donne l’espérance avant tout à ceux qui sont déçus et sans avenir.

Comment ne pas souligner que les Béatitudes, par lesquelles Jésus a inauguré la prédication du Royaume de Dieu, débutent par cette expression : « Heureux, vous les pauvres » (Lc 6, 20) ? Le sens de cette annonce paradoxale est que le Royaume de Dieu appartient précisément aux pauvres, car ils sont en mesure de le recevoir. Combien de personnes pauvres nous rencontrons chaque jour ! Il semble parfois que le temps et les conquêtes de la civilisation augmentent leur nombre au lieu de le diminuer. Les siècles passent et cette béatitude évangélique apparaît de plus en plus paradoxale ; les pauvres sont toujours plus pauvres et aujourd’hui ils le sont encore plus. Pourtant, Jésus, qui a inauguré son Royaume en plaçant les pauvres au centre, veut nous dire précisément ceci : il l’a inauguré, mais nous a confié à nous, ses disciples, la tâche de le mener à bien, avec la responsabilité de donner de l’espérance aux pauvres. Il est nécessaire, surtout à une époque comme la nôtre, de

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