Les dix engagements du quotidien La Croix à « Débattre vraiment »

À l’occasion du 100e numéro de La Croix Hebdo, la rédaction a publié un manifeste intitulé : « Débattre vraiment ». L’objectif ? Traiter médiatiquement la campagne présidentielle de manière sereine et apaisée. Les journalistes de la rédaction ont élaboré un guide de pratiques adaptés qui s’adresse à chacun. Sous ce manifeste, 100 personnalités ont décidé d’apposer leurs signatures. Un casting de choix qui regroupe notamment des personnalités politiques, religieuses ou intellectuelles. Entretien avec Jérôme Chapuis, directeur de la rédaction de La Croix.

À l’aube de la campagne présidentielle, vous lancez un manifeste « Débattre vraiment » pour un débat serein et démocratique. Comment est née cette idée d’un espace de discussion où chacun peut s’exprimer librement ?

En amont de la sortie du 100e numéro de La Croix Hebdo, mon prédécesseur Guillaume Goubert, (NDLR. ancien directeur de La Croix) souhaitait faire partager à nos lecteurs notre souci de la qualité du débat public. La meilleure manière de les inclure dans notre démarche était de les associer et de leur rappeler que nous pouvons tous, à notre échelle, adopter quelques bonnes pratiques pour éviter que la parole publique ne se dégrade davantage. Avant le scrutin des présidentielles, la rédaction a ainsi proposé ces dix engagements.

Quel était le but de cette démarche ?

Nous voulions faire porter cette dizaine d’engagements par 100 personnalités qui interviennent régulièrement dans l’espace public. Mais ils peuvent être endossés par tous notamment les personnes qui ont moins l’habitude d’intervenir sur les réseaux sociaux. La rédaction de La Croix s’est mobilisée pendant plusieurs semaines. Nous avons recherché des signataires dans des domaines très diverses : des politiques, des journalistes – qui sont concernés en premier lieu – mais aussi des universitaires, des artistes…

Comment ont été choisis les 100 signataires du manifeste ?

Cela s’est fait de manière empirique, avec le souci de mobiliser des personnalités très identifiées. Parmi les signataires figurent ainsi trois anciens Premiers ministres (NDLR. Jean-Pierre Raffarin, Bernard Cazeneuve et Édouard Philippe). Ils partagent l’idée que la civilité est une condition nécessaire à la bonne tenue de la vie démocratique. A la place qui est la nôtre, journal catholique d’information générale, il nous a semblé important de solliciter des personnalités religieuses.Ainsi, Mgr François Touvet, évêque de Châlons-en-Champagne et président du Conseil pour la communication de la Conférence des évêques de France (CEF) ou Sœur Nathalie Becquart ont signé le manifeste.

Pendant cette année électorale, vous avez refixé quelques règles qui sont de l’ordre du « bon sens ». La rédaction de La Croix propose dix engagements simples et concrets pour un « débat honnête et sincère ». Pouvez-vous en citer quelques-uns ?

Le premier, sans doute le plus important, c’est la lutte contre la diffusion de fausses informations, très simplement en évitant de propager celles dont on ne connaît pas la source. Nous constatons que sur les réseaux sociaux, on a facilement tendance à dénigrer. Le pas suivant, c’est l’insulte, puis la diffamation, puis le harcèlement… Ces engagements sont simples et concrets. Ils ont pour but de nous aider à « dépolluer » ce nouvel espace d’échange, car le bruit qu’on y produit nous détourne des informations importantes.

Les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Instagram, Snapchat…) sont apparus il y a déjà une quinzaine d’années dans l’espace public. Qu’est-ce qui a changé dans les usages et les pratiques ?

Nous avons d’abord découvert ces nouveaux outils de communication avec émerveillement ! Les réseaux sociaux nous ont donné à tous la possibilité d’exercer réellement notre liberté d’expression. Chacun a désormais la possibilité d’intervenir instantanément dans l’espace public. Cette nouvelle liberté appelle une responsabilité individuelle et collective. Depuis quelques années, la parole qui circule dans notre société s’est nettement détériorée. Sans règles ni modération, les plateformes de réseaux sociaux  ne peuvent qu’exacerber les tensions !

Faut-il prendre du recul par rapport aux réseaux sociaux ?

En tout cas, les utiliser avec modération ! De nombreux journalistes ont fait l’expérience douloureuse des réseaux sociaux (dénigrements, cyber-harcèlements…). La place croissante des réseaux sociaux nous met à l’épreuve de l’immédiateté de l’information. La vitesse s’impose comme une évidence mais nous avons de moins en moins de recul par rapport à ces nouvelles technologies. Nous nous écoutons de moins en moins. Le ressenti s’impose comme une vérité. Les réseaux sociaux favorisent les émotions au détriment de la raison. Il peut être bon de prendre un peu de recul ou de faire une pause.

Les mots sont-ils devenus des armes ?

Il existe un continuum entre la violence de la parole (injures, pressions, menaces…) et la violence physique. Le 16 octobre 2021, nous commémorerons le premier anniversaire de l’assassinat de Samuel Paty. Cet évènement tragique a commencé avec la diffusion de « fake news » relayées sur les réseaux sociaux. La désinformation a des conséquences politiques. Aux États-Unis, la dernière campagne présidentielle a montré que les Américains vivaient dans des réalités parallèles selon les réseaux et les bulles dans lesquelles ils évoluent. Il est important de retrouver des règles communes pour être capables de s’écouter et de s’entendre les uns avec les autres.

N’est-ce pas l’anonymat qui renforce la violence sur les réseaux sociaux ?

L’anonymat peut permettre à des militants ou des lanceurs d’alertes de s’exprimer dans certaines situations sensibles et de faire avancer des causes. En revanche, la question de l’anonymat soulève un problème éthique quand il s’agit de biaiser ou perturber le débat démocratique. Certaines puissances étrangères utilisent des comptes anonymes de manière industrielle pour donner leurs versions des faits et ce qui influence massivement les tendances sur les réseaux sociaux. Ce chantier est d’une autre ampleur, puisqu’il ne dépend pas de chaque individu mais des pouvoirs publics. Il faut le mener à bien de manière urgente : il en va de l’avenir de notre démocratie.

Les internautes et lecteurs de La Croix sont invités à signer cet appel. Rendez-vous à cette adresse

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