Pierre Magnard, Penser c’est rendre grâce

Fiche de l’Observatoire foi et culture (OFC) du mercredi 17 février 2021 à propos de l’ouvrage : « Pierre Magnard, Penser c’est rendre grâce », Préface de Chantal Delsol, Paris, Éditions Le Centurion, 2020.

Pierre Magnard a eu une longue carrière de professeur de philosophie : après l’École Normale Supérieure, il est professeur au lycée de Moulins, puis professeur de khâgne à Clermont-Ferrand. Il rejoint l’université de Dijon, celle de Poitiers et enfin la Sorbonne. Membre des instances universitaires, il fut aussi de 1985 à 1991 président du Comité National du CNRS. Cette passion de l’enseignement continue de l’habiter : elle a nourri sa vocation de philosophe.

Est-on face à un livre testament ? À un témoignage sur un parcours qui n’est pas une simple autobiographie intellectuelle ou universitaire ? Le titre dit déjà tout : l’exercice de la pensée comme une manière d’embrasser le mystère de Dieu. La dernière phrase du livre contient tout entier l’élan qui a traversé la vie de Pierre Magnard : « Qui dira la souffrance de cet excès de Dieu, mais qui dira aussi l’espérance qu’en contient la promesse ? ». Formule étonnante et complexe, polysémique et dont le commentaire suggère de reprendre l’ouvrage de Pierre Magnard à rebours.

C’est un livre exigeant qu’on tient là. Les pages sont extrêmement denses. Il faut dire que le jeune Magnard suit dès 1946 les cours de philosophie de Jean Bauffret qui introduit en France l’oeuvre de Martin Heidegger. Nous voilà d’emblée placés face à une pensée d’une terrible exigence tant sur le plan technique que sur son projet. Mais Magnard est d’abord sensible à son ambition qu’exprime la conclusion de la dernière communication publique de Heidegger en 1953 : « le questionnement est la piété de la pensée ». Comment ne pas être saisi par l’évocation des deux conférences que Heidegger donne à Saint-Martin de Beuron, une grande abbaye bénédictine en Allemagne du Sud ? Le philosophe, face à 300 moines mais aussi Edith Stein, Romano Guardini entre autres, met en garde « contre toute idolâtrie, contre tout fétichisme de la vérité acquise, de la vérité découverte, de la vérité affirmée ». Le texte de ces conférences étonne Pierre Magnard par ses prudences : « on se demande s’il est chrétien ou s’il est grec, ou s’il n’est pas les deux à la fois ».

De cette méthode d’enseignement, Magnard gardera une empreinte profonde et à Moulins, il s’attache à donner à ses élèves ce sens de l’interrogation et à leur donner confiance dans ce que chacun d’eux représente comme modalité de l’existence et de la pensée. « La passion de transmettre, écrit-il, fut plus que jamais l’antidote qui me prévint des maux à venir (…). Je m’interdisais d’exposer une vérité sans proposer la vérité contraire, jouant sur ce dévoilement qui toujours dissimule, comme si l’absolu ne se montrait qu’en se cachant ».

À Clermont-Ferrand, il est sollicité par Michel Foucault, figure déjà brillante de l’université. Celui-ci entend profiter des lumières de Magnard sur la philosophie des XVe et XVIe siècles dans le but de s’en servir pour le livre à venir Les mots et les choses. Mais souligne notre auteur, « les deux premiers chapitres, quelle que fût la génialité de la plume qui les écrivit, sont faites de copier-coller, le texte n’étant point dans son contexte et se trouvant sollicité pour dire autre chose que ce qu’il dit ». Là pourtant n’est peut-être pas le plus grave. Foucault dit à son interlocuteur : « Mon petit Magnard, non seulement tu vénères ton père naturel, mais tu te donnes un père dans les cieux, ce qui est pour moi intolérable ». Et ajoute l’auteur : Foucault de « prôner un homme hors-sol ». Avec Foucault, Derrida, Bourdieu et Deleuze sont convoqués dans ces pages intenses : ils sont les maîtres d’un courant que tout oppose à Pierre Magnard et à son idée de l’université, du travail et de la pensée. Il sent monter cette « crise du sens et cette sophistique » qui devait faire tant de mal d’abord à l’université, puis en cascade au lycée, à tout le système éducatif… et pour finir aux fondements mêmes de notre société.

Le livre explore le débat entre ontologie et hénologie : l’Être et l’Un. De très fortes pages, qui demandent une vraie culture philosophique, nous laissent entrevoir que ces interrogations d’apparence très techniques ont une importance décisive dans les définitions des termes qu’on utilise. L’exigence de la pensée est une école indispensable à la qualité de celle-ci.

Si le livre est un mouvement, rien n’empêche de s’attacher plus spécifiquement au chapitre consacré à Pascal « Une écriture en archipel ». « Cette pensée aristocratique (…) progresse, non pas horizontalement, comme le fait la dialectique qui va toujours rampant, mais verticalement, en s’élevant de degré en degré, de la chair à l’esprit, de l’esprit à la charité ». Magnard a, dans ses travaux savants, montré que la structure de l’Abrégé de la vie de Jésus-Christ en 354 articles reprend « le nombre de jours de l’année liturgique juive ». Pascal a voulu une chronologie juive de la vie du Christ pour « montrer que le christianisme est la vérité du judaïsme ». Cet opuscule, explique Pierre Magnard, est la clé des Pensées.

Reste la question centrale de la transmission de l’archivium. « La transmission est donc d’abord cette attention à ceux qui nous succèdent, notre responsabilité en est d’autant plus grande à l’endroit des figures constitutives de cet archivium dont nous devons savoir épouser la jeunesse et la disponibilité sans jamais le fixer dans une marmoréenne éternité, comme si notre interprétation voulait avoir le dernier mot. Un maître d’école doit être du matin et non pas du soir et c’est toujours dans cet esprit que j’ai considéré Platon, Montaigne et Pascal ». Dans le chapitre Translatio studiorum, Pierre Magnard écrit : « Le mot de transmission n’a jamais été plus utilisé qu’aujourd’hui, comme s’il désignait quelque chose d’essentiel, qui serait devenu problématique. Vitale pour la survie de nos civilisations, la transmission aurait du mal à s’effectuer, soit que les cadets n’entendent plus ce que les aînés voudraient leur communiquer, soit que les aînés ne sachent plus faire passer ce qu’ils ont eux-mêmes reçu en héritage. Et voici le patrimoine moral, intellectuel, spirituel, en déshérence ; il y a vacance dans la succession quand nul ne veut assumer l’héritage (…). Il faut enseigner à l’héritier non seulement qu’il est un ayant-droit, mais aussi qu’il a le devoir d’accueillir l’héritage pour le faire valoir et le transmettre à son tour. Or, il y a des époques où le passage de relais ne s’effectue pas spontanément (…). C’est à cette difficile relève que doit être attentive l’histoire de la philosophie qui n’est ni consécution logique ni enchaînement dialectique mais suite d’épisodes créateurs dont il faut percevoir la nouveauté et interpréter l’énigme si on veut sauvegarder l’essentiel d’un archivium en mal de réception. L’histoire de la pensée n’est pas l’histoire d’une institution, école, université, ou académie qui l’aurait en charge ». Cette idée de transmission dans la fidélité qui demeure une redécouverte paraît absolument essentielle. « J’ai essayé de montrer, poursuit-il, comment dans une université en crise qui pratiquait le déni de transmettre, je m’étais ingénié à effectuer le passage de relais à chaque nouvelle classe d’âge qui m’était confiée ; ce fut toujours au prix d’un incessant travail sur moi-même et d’une redécouverte de la vérité qu’on aurait cru immuable, alors qu’il fallait savoir en épouser les continuelles mutations, si on voulait la rendre accessible aux nouvelles générations ».

J’aime cette idée – et cette réalité – d’un travail sans cesse recommencé. Voilà une belle mission pour l’intellectuel chrétien et, de là, pour tout chrétien.

Benoît Pellistrandi

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