Les cycles de l’histoire américaine, Peter Turchin et la « cliodynamique »

Fiche de l’Observatoire Foi et Culture (OFC) du mercredi 18 novembre 2020 sur les cycles de l’histoire américaine, Peter Turchin et la « cliodynamique ».

Les remous politiques à l’occasion des élections et la crise sanitaire n’empêchent pas le travail et le débat intellectuels aux États-Unis. Un chercheur dont on parle ces temps-ci est Peter Turchin. Né en URSS en 1957, il a suivi à 20 ans dans son exil américain son père Valentin (1931-2010), cybernéticien et pionnier de l’informatique, expulsé comme dissident. Il enseigne aujourd’hui à l’Université du Connecticut (moins prestigieuse que Yale dans le même état ou Harvard dans le Massachusetts voisin), mais s’est fait connaître dans les milieux universitaires comme un des principaux promoteurs de la « cliodynamique » et récemment dans les médias quand il a été relevé qu’il avait prédit dès 2010 les soubresauts qui ébranlent aujourd’hui les sociétés occidentales.

La « cliodynamique » étudie les mouvements (dynamis signifiant « puissance » en grec) qui façonnent l’histoire (dont la muse est Clio dans la mythologie antique). L’entreprise consiste à collecter et entrer dans des logiciels un maximum de données variables d’ordre démographique, sociologique, économique, politique et culturel, et à voir si des modélisations mathématiques peuvent en être dégagées, les récurrences de phénomènes analogues permettant de repérer non pas des constantes mais des cycles. Peter Turchin a appliqué cette méthode à l’émergence, aux triomphes, aux revers et finalement à la chute des grands empires, et aussi à l’histoire des États-Unis.

Il a ainsi montré que le sentiment général de bien-être (Well-Being) et le consensus (Good Feelings) majoritaires (la courbe bleue sur le graphique ci-dessus) passent en cent ans d’un sommet à un niveau nettement négatif, tandis que (en rouge) le malaise (Discord) et les conflits sociaux-politiques (Political Stress) suivent une évolution symétrique. C’est ce qui lui a permis de d’annoncer des déstabilisations qui se sont vérifiées avec le vote du Brexit et l’élection de Donald Trump en 2016, la montée de populismes en Europe, les manifestations en France des Gilets jaunes et aux États-Unis contre des brutalités policières sur des Noirs ainsi que l’incapacité des partis républicain et démocrate à coopérer sur l’essentiel : il a fallu plusieurs fois fermer l’administration fédérale faute d’avoir pu lui voter un budget à temps.

L’idée que l’histoire américaine suit des cycles n’est pas neuve. Elle a déjà été proposée en 1986 par Arthur M. Schlesinger, Jr. (1917-2007), qui voyait le centre de gravité alterner tous les 15 ans entre la priorité donnée aux intérêts privés jointe à un certain isolationnisme, et un souci du bien commun de la nation et de tous ses citoyens, et même du monde entier.

Ce balancement se vérifie bien pendant tout le XIXe siècle et explique pourquoi au XXe certains présidents sont en phase avec leur époque : par exemple Roosevelt (1932-1945), Kennedy (1960-1963) et Bill Clinton (1992-2000), mais pas Nixon (1968-1974) ni Bush Senior (non réélu en 1992), dans des périodes d’ouverture (1930-1945, 1960-1975, 1990-2005). Quand le repliement l’emporte (1945-1960, 1975-1990), Eisenhower (1952-1960) et Reagan (1980-1988) sont à l’aise, mais pas Jimmy Carter (non réélu en 1980).

Le système cale un peu au XXIe siècle : Bush Junior (2000-2008) arrive à contre-courant, mais intervient en Irak, et Obama (2008-2016) est plutôt « social » pendant une phase prévue plus égoïste (2005-2020) – à laquelle est conforme la victoire de Trump en 2016. Et la tendance s’inverse justement au moment où il brigue un second mandat.

Les cycles de Turchin sont plus longs et semblent donc plus grossiers. Ils sont en fait très sophistiqués. Il note que ce n’est à partir des années 1970 que les deux grands partis se sont identifiés chacun à un des deux pôles définis par Schlesinger et les ont idéologisés sur des modes « gauche » (les démocrates) et « droite » (les républicains) à l’européenne, lorsque les seconds, théoriquement héritiers de l’idéaliste Lincoln, ont gagné le Sud encore peu industrialisé et conservateur qui leur était hostile depuis la Guerre de Sécession.

Turchin attache également moins d’importance aux présidents et étudie les corrélations entre la montée des antagonismes et le creusement des inégalités sur la base des revenus. La réussite de quelques-uns est d’abord donnée en modèle et suscite l’espérance. Les frustrations naissent à « la base » seulement quand les écarts deviennent vertigineux tandis que les puissants privilégient leurs idées fixes et se divisent. Il y a donc un décalage entre l’apparition de la prospérité, même si elle ne profite pas également à tous, et l’émergence des récriminations, qui sont loin d’être motivées uniquement ni même principalement par l’expérience d’être appauvri ou la conviction d’être exploité.

L’originalité de Turchin est de montrer que les tensions n’opposent pas les classes sociales entre elles, comme le croyait Marx, mais se développent au sein de ces mêmes classes sur des questions « sociétales » clivantes : armes à feu, avortement, écologie, égalité des sexes, libertés individuelles, autorité de la police et de l’État fédéral, immigrés… Les nouveautés sont l’engagement militant de « petits Blancs » traditionnalistes, et surtout de diplômés, car il n’y a pas pour eux assez emplois suffisamment rémunérateurs et/ou gratifiants, si bien qu’ils réinvestissent fréquemment leurs savoir-faire au service d’une seule cause à leurs yeux prioritaire. Même les catholiques sont partagés entre défenseurs de la vie ou de la justice sociale, et de la liberté de conscience ou de l’environnement.

Selon la « cliodynamique », il faudra plusieurs décennies pour dépasser ces oppositions, aussi radicales qu’il y a un siècle, et rétablir des « valeurs » communes, car aucune guerre, qu’elle soit civile ou entre nations et militaire ou culturelle, ne dure jamais indéfiniment.

Peter Turchin a publié une demi-douzaine de livres, mais aucun best-seller. Sa réputation repose sur les échos que ses nombreux articles académiques rencontrent dans les grands médias et sur les réseaux sociaux, friands d’analyses décryptant l’actualité chaotique et d’idées provocantes comme le surnombre d’intellectuels frustrés.

Jean Duchesne

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