Mgr Ravel : En Alsace, Église et pouvoirs publics travaillent à un même avenir

À quelques jours de l’ouverture – à sa demande- de la cour de son palais épiscopal au grand public dans le cadre du célèbre marché de Noël de Strasbourg, Mgr Luc Ravel évoquait les atouts et la puissante identité de ce diocèse pas tout à fait comme les autres.

Mgr Luc RavelConnaissiez-vous déjà l’Alsace avant d’y prendre le 2 avril 2017 vos fonctions d’archevêque ?

J’y étais déjà venu un peu comme touriste, également comme pèlerin au Mont Saint-Odile ainsi que deux fois pour des visites de régiments lorsque j’étais évêque aux Armées françaises, tant cette région reste riche de présence militaire. J’avais donc à découvrir entièrement la réalité humaine et chrétienne de ce diocèse.

Vous retrouver pour la première fois en responsabilité d’un diocèse délimité par des frontières a dû être un grand changement. Quelles ont été vos premières impressions ?

De fait, je suis passé d’un diocèse personnel à un diocèse territorial. Pour reprendre une expression militaire, c’est un peu comme de quitter un petit patrouilleur pour rejoindre un porte-avion. D’autant plus qu’il s’agit du deuxième diocèse de France composé de deux départements, le Haut-Rhin et le Bas-Rhin et de 14 zones pastorales. À ce jour j’en ai déjà visité 11. C’est en effet un diocèse ample avec énormément d’activités, beaucoup de dynamisme et soudé par une profonde unité, une identité très marquée. Certaines zones sont à majorité catholiques, d’autres au nord à dominante protestante avec une influence des évangélistes très vigoureuse. Mais on y parle alsacien. J’ai d’emblée ressenti avec intensité cette belle unité alsacienne.

La réalité géographique de ce diocèse, définie d’un côté par le Rhin et de l’autre par la Crête des Vosges, rejoint pratiquement l’Alsace historique. Tout ceci en fait un ensemble à la fois uni et très diversifié avec des zones montagneuses, une zone de vignobles, le Piémont, la plaine avec ses industries, une zone de tourbières et de forêts très protégée sur le plan écologique, le Ried et de grosses agglomérations. Il y a, bien sûr, Strasbourg capitale européenne, mais également Mulhouse, Colmar où se situe la préfecture, et d’autres villes de moyenne importance telles qu’Haguenau ou Sélestat dont la démographie ferait sans doute le bonheur de certains de mes pairs. L’un des enjeux de l’Église sur ce territoire est donc d’inventer des pastorales au plus proche de ces réalités sociales et humaines, celles de la ruralité des villages de fonds de montagne comme celles de la métropole.

Par ailleurs, à l’égal de tous les diocèses frontaliers aux frontières parfois poreuses, nous vivons avec énormément d’intensité les phénomènes migratoires. Il existe ici une très forte communauté musulmane, notamment turque. Nous sentons également de plus en plus les apports du bouddhisme avec l’existence de deux monastères. J’ajoute que la construction de la grande église orthodoxe russe « de tous les saints » est en voie d’achèvement. Ces phénomènes interreligieux sont aussi une des conséquences de la position de Strasbourg qui peut se revendiquer deuxième ville diplomatique de France avec ses consulats et ses représentations liées aux institutions européennes.

En tant qu’archevêque d’une ville phare politique de l’Europe, vous sentez-vous investi d’une mission plus spirituelle la concernant ?

On ne peut pas faire l’impasse là-dessus. Redonner une âme à la dimension européenne a été le discours de tous nos papes. À cet égard un lieu comme le Mont-Saint-Odile, déjà extrêmement visité par les Allemands, pourrait devenir ce haut-lieu spirituel à même d’incarner l’esprit chrétien de l’Europe. Cela fait en effet partie des chantiers ouverts sur lesquels nous avançons.

L’une des spécificités de ce diocèse est également d’être frontalier avec la Suisse et naturellement avec l’Allemagne, pays à qui le lie une histoire longue et mouvementée. Travaillez-vous souvent avec vos homologues ?

Deux fois par an, nous nous réunissons avec le diocèse de Fribourg et celui de Bâle mais nos échanges fraternels n’aboutissent pas à des projets communs. Sauf pour des collaborations ponctuelles comme lors des Rencontres européennes de Taizé à Bâle fin 2017/début 2018. Sur ce plan, nous ne réussissons pas mieux que nos États respectifs. Les frontières restent des frontières. Si l’Europe chrétienne existe dans nos racines et subsistait au Moyen Âge, elle est à reconstruire pour l’avenir. Il n’y a pas d’ »eurocatholiques ». Je n’ai chez moi aucun prêtre allemand ni aucun prêtre suisse. Un Erasmus catholique est encore entièrement à mettre en place.

Une autre originalité de votre diocèse en comparaison des autres diocèses de France, hormis Metz, consiste à vivre sous le régime concordataire ? Quels en sont les avantages ? Cela ne prive-t-il pas l’Église d’une certaine liberté voire, pour ses salariés, d’une certaine énergie ?

Nous l’expérimentons au contraire très positivement. Les peurs, les ostracismes ; tout cela s’est apaisé et extrêmement pacifié. La séparation des pouvoirs est très nette. Les cultes sont reconnus par les puissances publiques et cela ne fait pas de nous une Église inféodée. À tel point que le Concordat a des effets jugés bénéfiques par les autres religions telles que la religion musulmane. En tout cas, ce régime n’est en rien contesté par les Alsaciens. Il ne pose problème qu’aux anticléricaux qui brandissent des tigres de papier, des fantômes en carton. Le Concordat n’est pas une violation de la laïcité, c’est une façon de vivre la laïcité qui nous donne beaucoup de facilité dans les contacts. Ici aucun maire ne craint de se faire « allumer » par une association de libres-penseurs au cours de discussions sur des projets communs. Nous travaillons à une même société, à un même avenir. Nous avons du reste tout à gagner à travailler ensemble. C’est du gagnant-gagnant.

Pour l’Église, bien évidemment, cette situation offre des potentialités et si j’ai des soucis financiers, je les relativise. Le diocèse compte, par exemple, 250 permanents laïcs et un peu moins de 400 prêtres incardinés (dont 160 à la retraite) aidés par une centaine de prêtres religieux, 50 d’autres diocèses et 50 prêtres étudiants étrangers. Ils sont agents de l’État, et non fonctionnaires. Ce statut administratif accordant sécurité d’emploi, logement et chauffage assuré, peut certes induire un certain confort de pensée, le sentiment d’être « installé » mais à chacun, en conscience, de cultiver le zèle dans son travail. Ma tâche en tant qu’évêque consiste à vivifier ce feu intérieur.

Parmi vos orientations pastorales, vous avez manifesté votre option préférentielle pour les 17-30 ans. Pourquoi ? Et comment envisagez-vous la transmission de la foi ?

J’ai la chance, contrairement à des évêchés limitrophes, de compter une ville universitaire regroupant plus de 60.000 étudiants. Or il n’existait pas de pastorale des grands jeunes où puissent se retrouver à la fois des jeunes professionnels et tant d’autres jeunes en grande fragilité familiale ou sociale. J’ai donc souhaité cette orientation transverse à tout le diocèse vis-à-vis des 16-30 ans. Cet appel retentit très positivement et profondément au cœur des catholiques et je m’en réjouis. Les jeunes sont une priorité pour permettre réellement un avenir à la jeunesse de l’Église. L’avenir et le présent de l’Église passent par eux. Le Christ n’apporte-il pas la jeunesse du monde !

Il ne s’agit pas seulement de remplir les bancs des églises mais de permettre à ces jeunes des choix libres et responsables afin qu’ils fassent fructifier ou rejettent un patrimoine qui doit leur être transmis. Entre les enfants et les aînés, il est évident qu’il existe un trou générationnel. Nous nous sommes trop laissé embarquer dans une éducation sans transmission de la foi or la pédagogie respecte d’autant plus le jeune qu’elle le construit, l’éduque, le fortifie, l’aide à grandir. On ne peut être bâtisseur que si on est héritier : je reçois pour donner et redonner. Il ne s’agit pas bien sûr de réinventer l’Évangile mais de la vivre en s’appuyant notamment sur des engagements concrets. Si on part de la quête de bonheur de ces jeunes et si on parvient à forger des esprits cultivés et libres, c’est magnifique.

Propos recueillis par Chantal Joly

Deux lettres pastorales

Dès son arrivée dans le diocèse, en septembre 2017 Mgr Ravel publiait une première lettre pastorale intitulée Le temps de la jeunesse, témoignant de sa volonté de mobiliser tout le diocèse sur cette priorité et donnant une implication diocésaine concrète à la démarche synodale lancée par le pape François. «…il n’est plus temps, déclare-t-il, d’attendre que le train lancé soit totalement arrêté pour accrocher le wagon de la jeunesse au train de l’Evangile » https://www.alsace.catholique.fr/actualites/329136-lettre-pastorale-de-mgr-ravel-temps-de-jeunesse/

Dans l’introduction à sa deuxième lettre pastorale Mieux vaut tard de septembre 2018 sur les abus sexuels, Mgr Ravel écrit : « Les réflexions que je vous partage tournent autour d’une idée maîtresse : ces « affaires » ne sont pas derrière nous. Elles forment notre présent spirituel. Elles nous interdisent de continuer dans le futur sans changer en profondeur, sans se laisser saisir à neuf par le Christ ». Et il conclut : « Nous avons ensemble la tâche de donner un sens global à toutes ces affaires ténébreuses, un sens au-delà de la condamnation des dérives personnelles d’un prêtre ». https://www.alsace.catholique.fr/le-diocese/les-eveques/348822-lettre-pastorale-de-mgr-ravel/

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