Mgr Jacques Habert : « Je vois des gens défendre leur territoire »

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L’Église de l’Orne, en Normandie, est conduite depuis neuf ans par Monseigneur Jacques Habert. Homme de rencontre et de dialogue, il évoque le diocèse de Séez, ses questions et défis à relever. Le diocèse a conservé l’orthographe originelle de la ville de Séez, soit Sées aujourd’hui. Un détail historique qui manifeste par delà les ans un fort attachement à cette terre. Par Florence de Maistre

Qu’est-ce qui caractérise le diocèse de Séez ?

3 novembre 2017 : Portrait de Mgr Jacques HABERT, évêque de Séez. France.

Le diocèse correspond au département de l’Orne. Il est vraiment rural. Alençon est sa préfecture avec environ 27 000 habitants, puis vient Flers 17 000 habitants. Le département souffre sur les plans économiques et sociaux. Après le Bac, la majorité des jeunes quittent l’Orne. Il est, hélas, difficile de trouver un emploi et de s’installer ici. Pourtant, le cadre de vie est très agréable, l’environnement naturel préservé. C’est aussi un département marqué par le monde agricole.

Qu’avez-vous mis en œuvre ces neuf dernières années ?

La réforme territoriale est un des grands axes de notre travail. À mon arrivée, le diocèse comptait trente-trois paroisses qui réunissaient déjà bien des communes. Aujourd’hui, nous fonctionnons toujours avec trente-et-une paroisses, mais désormais regroupées en dix pôles missionnaires, composés de deux à six paroisses. Ce n’est qu’une façon de s’organiser, mais elle est importante. Elle permet de faire face à la diminution du nombre de prêtres et aussi à la fragilisation de certains lieux. Les forces sont mutualisées, c’est le maître mot, pour la pastorale des jeunes, le catéchuménat, la formation des catéchistes, etc. Être porté par le pôle évite à des lieux de trop s’affaiblir. Ils sont soutenus avant que la communauté ne s’épuise. Ce redécoupage a demandé deux années de réflexion, avec une attention particulière, incontournable, entre mutualisation et proximité. L’enjeu, important, nécessaire, même si un peu douloureux, a été bien perçu par les diocésains. Les dix pôles, à géométrie variable, s’organisent, réussissent à œuvrer dans une certaine confiance pour mûrir les décisions ensemble. En fait, nous avons vécu une démarche synodale pendant deux ans qui a mené à la création de ces pôles et qui a fait naître trois chantiers, toujours d’actualité : en direction de la pastorale des jeunes, de la diaconie (service des pauvres et des personnes fragiles), de la communication.

Qu’en est-il de ces trois points d’attention ?

Nous avons d’abord développé le pèlerinage diocésain à Lourdes pour les collégiens : ils sont une centaine à s’y rendre. Et privilégié en même temps les jeunes de l’hospitalité. C’est une réussite : un groupe d’une trentaine de jeunes de plus de 17 ans s’est formé. Nous organisons aussi pour les 6e un rassemblement annuel de deux jours aux vacances de février. Je suis heureux de travailler de façon assez pragmatique avec l’établissement scolaire Giel-Don Bosco, qui accueille cette année le quatrième rassemblement avec environ 200 participants. Les Salésiens déploient leur savoir-faire, de nombreux jeunes sont engagés dans l’animation, il y a un bel élan. Nous sommes également attentifs aux jeunes qui ont reçu la confirmation et nous emmenons depuis deux ans une quarantaine de jeunes en pèlerinage à Rome. J’aime les accompagner, cela se passe très bien ! Nous avons maintenant à bâtir un projet pour les 4e et 3e. Le rassemblement national Diaconia 2013 a beaucoup marqué les diocésains. À sa suite, un référent à la diaconie dans ses dimensions les plus larges a été intégré dans chaque pôle missionnaire. Désormais, un conseil de la diaconie se rassemble, échange et permet d’avoir une conscience plus vive de cette mission particulière. Quant à la communication, c’est une présence importante pour un diocèse comme le nôtre. Nous soutenons RCF. Nous avons repensé le site internet diocésain, développé une web TV. Également conçu une nouvelle formule de la revue diocésaine. Les journaux paroissiaux restent un défi à relever. Le chantier mobilise beaucoup d’énergie et les solutions sont diverses. La question de la distribution “toutes boîtes” divise, je crois que l’on sous-estime l’effet d’annonce et cette présence de l’Église.

Pourquoi avez-vous mené l’an dernier une visite pastorale du monde rural ?

Une visite pastorale, c’est classique, j’en ai fait une à mon arrivée. Je viens d’en consacrer une deuxième au monde rural pour aller à la rencontre des réalités et de ce que les habitants éprouvent, leurs joies, souffrances et espérance. Concrètement, je me suis déplacé sur chaque pôle, à charge pour chacun d’organiser la journée sur un thème prévu à l’avance : les jeunes, la famille, la question agricole, l’occupation du territoire, etc. J’ai rencontré des gens parfois assez éloignés de l’Église, visité des fermes, des entreprises, des maisons familiales, des écoles, des hôpitaux, etc. Le soir après la messe, le repas était partagé avec ceux qui le souhaitaient, puis je présentais l’encyclique Laudato Si‘ devant des assemblées de 40 à 200 personnes, selon les lieux, en reprenant les temps forts de la journée. Ce qui a été frappant lors de la synthèse, c’est que les gens ont été honorés du fait que l’évêque se déplace, les écoute et s’intéresse à ce qu’ils font. J’ai moi aussi apprécié la disponibilité et l’accueil des personnes qui m’ont reçu. Je vois également un beau signe dans la présence gratuite des élus qui ont été curieux de participer.

Qu’en retenez-vous ?

La situation du monde rural, que ce soit au plan agricole strict comme à celui de l’aménagement du territoire, demeure complexe, il faut se garder de slogans simplificateurs. Nous vivons dans un temps déterminant, des virages sont à prendre. Il faut se mobiliser, être attentifs à l’évolution, inventifs, courageux et lucides. Le corollaire, c’est la pauvreté. De nombreuses personnes souffrent de la précarité, l’avenir est incertain. J’ai aussi vu des gens qui se battent pour leur territoire, ils y sont très attachés. Pour le prêtre de banlieue parisienne que j’étais, c’est une chance de les rencontrer : ils manifestent un sentiment d’appartenance très fort à leur terre, à leur histoire. J’ai vu des gens qui se donnent pour mieux vivre ensemble. J’ai été très touché de constater qu’en de nombreux points la doctrine sociale de l’Église se révèle très actuelle. J’en ai eu de belles illustrations dans les visites et je pouvais d’autant mieux l’aborder le soir. Au-delà de toute pratique religieuse, elle est susceptible d’intéresser largement. Il faut la faire connaître ! Cette visite pastorale a été un temps fort et j’espère qu’elle portera du fruit. J’ai écrit trois lettres en début d’année pour rendre compte de cette expérience : une au peuple de Dieu, aux chrétiens du diocèse, qui redit ce que l’on a vu et éprouvé, et qui trace quelques lignes d’action pour les années à venir. Une au département, avec les points d’attention qui me paraissent importants pour l’Orne. Une aux élus, qui rappelle l’importance de leur rôle, comme maillon essentiel de la société.

Quels sont les lieux de ressource spirituelle du diocèse ?

BasiliqueLe diocèse bénéficie de deux sanctuaires importants, qui sont deux lieux de croissance. Notre-Dame de Montligeon se développe en tenant à la fois ses deux poumons : la prière pour les défunts, l’approfondissement du mystère de l’au-delà, et une réflexion sur la doctrine sociale de l’Église au service du travail. Des week-ends et des sessions thématiques sont proposés, un pôle artisanal a vu le jour. Le projet demande beaucoup de prudence, les enjeux financiers aussi. Le sanctuaire d’Alençon a pris un nouveau tournant en octobre 2015 avec la canonisation de Louis et Zélie Martin. Une maison d’accueil pour les pèlerins a été ouverte en avril dernier. C’est le sanctuaire de la famille. Notre idée : faire connaître et aimer Louis et Zélie Martin, approfondir leur message. J’insiste beaucoup pour que chacun, quelle que soit sa situation familiale, puisse s’y sentir accueilli, dans la lignée d’Amoris laetitia. C’est intéressant de voir le chemin parcouru par Louis et Zélie, leur compréhension du mariage, leur rapport au travail, leurs questions au sujet de l’éducation ou de la vocation. Ce sanctuaire a de nombreuses portes d’entrées ! Si certaines paroisses du diocèse vont sans doute s’affaiblir, ces deux sanctuaires sont des lieux de ressources permanentes. Et comme dans tout sanctuaire, y viennent des personnes parfois très éloignées de l’Église. C’est très touchant de lire les messages laissés par les pèlerins à Alençon, c’est ce que le Pape appelle la piété populaire, à laquelle nous essayons d’être attentifs.

Quelles sont vos grandes joies de pasteur du diocèse de Séez ?

Jumelage 1 (2)En 2018, nous avons vécu un beau temps fort de communion, en consacrant le diocèse à la Vierge Marie. Il s’agissait dans mon esprit d’une certaine démarche d’humilité. La Vierge Marie, dans sa posture spirituelle au cours de sa vie terrestre, a beaucoup à nous enseigner. Elle nous aide à mieux comprendre, aimer et servir l’Église. C’est, pour moi, le cœur de l’expression conciliaire Marie, mère de l’Église. J’ai été touché par le nombre de personnes présentes en la cathédrale de Sées et par l’ambiance fraternelle qui a perduré longtemps après la prière du chapelet. En octobre dernier, nous avons officiellement scellé un jumelage avec le diocèse de MbujiMayi en République Démocratique du Congo. Depuis plusieurs années, nous accueillons des prêtres fidéi donum. Nous avons souhaité mieux connaître cette “église sœur”, découvrir ce qu’elle vit, ses problématiques. S’ouvrir à la dimension missionnaire et à la catholicité de l’Église. C’est vraiment ce que j’attends du jumelage, que chaque catholique de Séez vive cette expérience spirituelle de l’universalité de l’Église. Pourquoi ne pas envisager des séjours de grands jeunes, des échanges entre agriculteurs, entre les écoles ? Il y a beaucoup à inventer ! Depuis neuf ans, la rencontre des gens, la connaissance de cette Église particulière, font que j’y suis attaché. J’en mesure toutes les fragilités, toutes les difficultés à venir, mais aussi tout le dynamisme et la beauté et je donne le meilleur de moi-même pour la conduire. L’attachement de l’évêque à son diocèse, la mission, est le meilleur des moteurs !

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