Chrétiens et musulmans, se découvrir en profondeur et témoigner paisiblement

P. Vincent FeroldiLe Père Vincent Feroldi, directeur du service national pour les relations avec les musulmans revient sur l’attentat perpétré en la basilique Notre Dame de Nice le 29 octobre 2020 et les réactions qu’il a suscitées chez les responsables et les fidèles de confession chrétienne et musulmane.

Samedi 7 novembre 2020, à Nice, au sommet de la colline du Château, Jean Castex, Premier ministre, déclara : « Les prières d’une mère de famille ne condamnent pas à mort. Des cierges allumés au petit matin ne condamnent pas à mort. L’humble travail d’un sacristain ne condamne pas à mort ». Avant d’ajouter : « Aucune célébration religieuse n’est une offense dans une République laïque qui respecte la religion pour ce qu’elle est : l’expression d’une conviction intime, et qui en garantit la pratique pour ce qu’elle est : l’exercice d’une liberté fondamentale ».

Au nom de toute la nation française, il rendait ainsi hommage à Nadine, Simone et Vincent dont la mort tragique, le 29 octobre dernier, a bouleversé toute la France et le monde entier. La République reconnaissait aussi combien était importante l’attitude spirituelle – « la conviction intime » – qui anime l’être humain et que prier faisait partie des libertés fondamentales. Elle l’avait déjà souligné, il y a quatre ans, au moment de l’assassinat du Père Jacques Hamel, survenu dans les mêmes conditions, à la même heure, quand le jour se lève et que des hommes et des femmes se tournent vers Dieu, leur Créateur, pour Le prier.

Ces événements surviennent dans un contexte d’ombres et de lumières.

Ombre car comment ne pas penser à la décapitation de Samuel Paty, professeur de collège à Conflans Sainte-Honorine, à l’attentat à l’université de Kaboul où quelques vingt-deux étudiants périrent, aux passants fauchés en pleine vie à Vienne, aux six jeunes humanitaires français et leurs guide et chauffeur assassinés au Niger ?

Lumière parce que, dans la dynamique du document sur « La fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune » signé à Abu Dhabi par le pape François et le Grand imam d’Al-Azhar, le 4 février 2019, le pape François donnait au monde sa troisième encyclique sur la fraternité et l’amitié sociale et formulait le vœu « qu’en cette époque que nous traversons, en reconnaissant la dignité de chaque personne humaine, nous puissions tous ensemble faire renaître un désir universel d’humanité » (§ 8).

Lumière encore quand nous voyons l’ampleur des réactions au lendemain du drame de Nice, en particulier dans la communauté musulmane qui, d’une manière inédite et quasi unanime, dénonça ces crimes odieux. Ainsi le Conseil Théologique Musulman de France rappela « aux musulmans de notre pays, qu’ils soient citoyens, résidents, réfugiés ou seulement de passage, que la vie d’un homme équivaut à celle de l’humanité tout entière (Coran 5, 32). Plusieurs versets coraniques vont dans ce sens, appuyés par de nombreuses paroles prophétiques, et confirmés par l’unanimité des savants musulmans, qui font de l’homicide un péché majeur ». Et d’ajouter : « Compte tenu de ce qui précède, le CTMF déclare que toute action terroriste perpétrée contre un ou plusieurs êtres humains est strictement interdite en islam en vertu du caractère sacré de la vie humaine à laquelle personne n’a le droit de porter atteinte ». En signe de deuil et de solidarité avec les familles des victimes et les catholiques de France, le Conseil français du culte musulman appela les musulmans de France à annuler toutes les festivités du Mawlid, commémorant la naissance du Prophète Muhammad et souligna qu’il avait été profondément touché par le message de paix et de fraternité que Mgr Éric de Moulins-Beaufort avait transmis au président du CFCM où il formulait le vœu que « la peur ne l’emporte pas, ni la haine » et que « la colère [devait] se transformer toujours en énergie pour le plus grand bien ». Le Délégué pour les relations avec les musulmans du diocèse de Nice reçut dans sa seule boîte mail près de 300 messages en moins de deux jours, de personnes de confessions musulmanes de tous horizons : résidents des quatre coins de France, des Français musulmans expatriés et des musulmans de pays tiers.

Dans nombre de villes, musulmans et catholiques se sont rencontrés : visite de condoléance, partage de messages d’amitié et de fraternité, temps de prière pour la paix, appel à travailler ensemble. Ainsi le groupe Imams et prêtres de Marseille déclara le 30 octobre 2020 : « Notre confiance et notre espérance en Notre Dieu, Bonté, Miséricorde et Amour sont infiniment grandes. Nous avons la conviction que la volonté de faire société ensemble l’emportera sur toutes les sirènes de la division et du chaos ». Dans la vallée du Gier (Loire), les musulmans adressèrent à leurs amis chrétiens un message où l’on pouvait lire : « Un virus d’une extrême dangerosité menace l’espèce humaine, encore plus nocif que le COVID 19. Il s’agit du terrorisme, qui résulte de l’aveuglement du cœur causé par ses maladies intérieures comme la haine, le désespoir, le mépris de l’autre… Ce virus pousse sur la terre maudite nourrie de l’insouciance, de l’ignorance et souffrant de la précarité spirituelle et de la simple méconnaissance de l’autre. Ce virus menace notre paix durable et le seul vaccin pertinent pour s’en prémunir est l’Amour qui est le seul fruit béni de la Lumière qui s’installe dans le cœur par la Prière ».

Mais il ne faut pas que ces rencontres ne soient vécues qu’au moment des tragédies. Voilà pourquoi, dans un entretien accordé le 2 novembre au quotidien La Croix, Mgr Eric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France, déclarait : « Ce qui manque aujourd’hui, ce sont de vraies relations entre des familles chrétiennes et des familles musulmanes, une vraie connaissance mutuelle quotidienne. Pour des raisons sociales, notamment, nous vivons bien souvent juxtaposés. Nous avons des contacts au sommet, nous apprenons à nous estimer entre responsables. Mais le plus important, c’est que des enfants, des jeunes, des familles se découvrent en profondeur. Des chrétiens enracinés dans leur foi peuvent témoigner paisiblement ».

Un tel chemin, certes exigeant, est de l’ordre du possible. Bien des citoyens français, croyants ou non, l’ont parcouru. Deux femmes en ont témoigné ces derniers jours. C’est d’abord Saïda qui, après le drame de Nice, déclara : « L’amour est cent fois meilleur que la haine. L’espoir est meilleur que la peur. L’optimisme est meilleur que le désespoir. Alors aimons, gardons espoir et restons optimistes. Et nous changerons le monde ». Mais c’est avant tout Simone Barreto Silva, 44 ans, mère de trois enfants, quelques instants avant de décéder assassinée à Nice, le 29 octobre 2020, et dont les dernières paroles furent : « Dites à mes enfants que je les aime ! ».