« Entendre l’appel à la conversion »

Recteur de l’oratoire de la Sainte Face à Tours, le P. Christian-Marie Donet, op,  est également président de l’association des recteurs de sanctuaires. Il évoque la façon dont ces lieux d’accueil et de spiritualité traversent la crise sanitaire. Rencontre. Par Florence de Maistre.

Qu’est-ce qui caractérise votre mission au service des recteurs de sanctuaires ?

L’association (Ars) compte une centaine de sanctuaires, ces lieux privilégiés pour rencontrer Dieu. Ma mission est ralentie depuis plus d’un an, compte tenu des conditions actuelles et des difficultés pour se rencontrer. Je continue à penser à mes frères et sœurs responsables de sanctuaires, mais c’est compliqué de n’avoir que des contacts virtuels. Chacun essaie de faire face à la situation de son mieux. Nous avons dû reporter notre congrès initialement prévu en janvier dernier à Montmartre. Nous nous sommes tout de même retrouvés avec quelques-uns en visio et avons partagé l’état des lieux : la situation vécue, les obstacles, notre espérance. Nous ressentons les mêmes effets de la crise, la même lassitude que tout le monde.

À quelles grandes difficultés êtes-vous confronté ?

Notre raison d’être est d’accueillir les visiteurs et les pèlerins, et non de proposer des démarches virtuelles via des sites internet. C’est un pis-aller. Comme pour les paroisses avec la fréquentation des messes dominicales, les gens ne se déplacent plus. Nous continuons de répondre au maximum aux demandes, même si ce n’est pas en présentiel. De fait, celles qui concernent un accueil particulier s’annulent. Mais le sanctuaire est avant tout un lieu pour vivre et retourner à Dieu. La possibilité de se rassembler nous est enlevée, elle manque, on le sait bien. Notre mission d’accueil demeure entravée. Par ailleurs, même si certains lieux diversifient les initiatives pour maintenir une présence, les rentrées financières ne sont pas au rendez-vous. Certains sanctuaires reçoivent des aides de l’État, mais qu’en sera-t-il à terme ? Les équipes de bénévoles sont plus ou moins en pause, les salariés bénéficient du chômage partiel. Les investissements prévus sont reportés, mais jusqu’à quand ? Ici, les murs se lézardent et du béton tombe dans la cour. Si l’activité se poursuit en distanciel, les lieux vont s’effondrer. La grande difficulté est d’ordre matérielle, mais elle touche aussi notre vocation.

Qu’en est-il de votre expérience ?

L’oratoire de la Sainte Face, tout petit sanctuaire, ne peut recevoir que 180 personnes. Avec la jauge actuelle et les mesures de distanciation, il ne reste que 45 places. L’oratoire a toujours été ouvert, même pendant le premier confinement. Évidemment avec des déplacements limités à un kilomètre, nous recevions peu de monde. Je suis également responsable du pèlerinage du Rosaire vallée de la Loire. Nous avons réussi à aller à Lourdes en octobre dernier à 3 000 au lieu de 20 000 et chacun par ses propres moyens. Aujourd’hui, sans hôtellerie, ni restaurant, c’est extrêmement compliqué ! Même les lieux qui disposent de structures d’hébergement ne s’y retrouvent pas par rapport à leur investissement ou aux frais d’entretien. Je donne peut-être l’impression d’être pessimiste. Ce n’est pas le cas, la réponse est là ! Il nous faut entendre l’appel à la conversion : “Revenez à moi de tout votre cœur” !

Comment votre sanctuaire se développe-t-il malgré tout ?

Dès les débuts une archiconfrérie de la Sainte Face, réparatrice des blasphèmes et contre le travail du dimanche, est née. Elle s’agrandit particulièrement. Je viens tout juste de recevoir trente demandes d’inscription de membres d’une même paroisse aux États-Unis. En l’an 2000, nous avions reçu une cinquantaine de demandes d’inscription, contre 585 l’an dernier. On assiste à une belle montée en puissance. Il y a cette demande, cette soif réelle, cet appel et ces recherches qui ne peuvent pas rester vaines ! Faute de pouvoir ouvrir grand nos portes pour l’instant, je travaille sur un site internet d’e-commerce afin de proposer nos produits autrement. De fait, si l’on veut que la grâce du lieu dure, il nous faut un peu d’argent. Le quota d’un tiers de la capacité d’accueil n’entraîne qu’un tiers des quêtes, et l’on a bien conscience que les personnes qui viennent ici n’ont souvent que peu de ressources. Dans la tourmente, les gens se tournent vers Dieu. Mais nous sommes pris dans cet engrenage entre respect des consignes et secours spirituel. Cela questionne le sens de notre vie et de notre foi !

Quelle initiative avez-vous entreprise ?

Certains nous reprochent peut-être notre manque d’audace. Chacun agit de son mieux en fonction des possibles. L’Église est observée : il faut voir le nombre de messages relatifs à l’ouverture des lieux de culte, quand ceux de culture restent fermés. Internet est le grand gagnant de la pandémie. Pour la fête de la Sainte Face, qui s’est tenue le 16 février dernier, grâce au service communication du diocèse de Tours et à RCF, nous avons retransmis la messe en direct de l’oratoire. Jusqu’à la dernière minute, nous avons eu des sueurs froides quant à la faisabilité technique de l’entreprise. Finalement cela a parfaitement fonctionné, la conférence donnée dans l’après-midi est toujours accessible en ligne. Pour une première, nous n’avions que peu communiqué sur cette initiative. C’est un service, que l’on sait désormais possible. Internet peut apporter une nourriture intellectuelle voire spirituelle, mais nous, nous n’avons aucun retour. Nous sommes entrés dans une forme de consommation. On reste à la maison dans un certain confort : c’est un piège. De notre côté, on peut travailler pour produire du contenu et nous sentir utiles. Mais il y a bien des personnes qui travaillent pour développer ces nouveaux moyens. Encore une fois, même au sein de l’Église, tout ne peut être gratuit ou réalisé par des bénévoles.

Qu’est-ce qui encourage votre mission ?

En fait, la question n’est pas de savoir si les gens sont riches ou pauvres, mais de participer à la vie de l’Église physiquement et monétairement. “Celui qui donne avec joie est récompensé”, dit saint Paul ! Les sanctuaires, comme les diocèses, les entreprises et les familles sont confrontés à une morosité, un manque de joie. Dans ce contexte, il y a chaque jour un petit moment où je sais que je ne suis pas là, disponible à l’accueil, pour rien, même si c’est à distance. Il y a une dame, par exemple, qui nous téléphone tous les jours. Son mari est à l’hôpital et elle a pris l’habitude de nous demander de prier. Chaque appel quotidien est un bulletin de santé. C’est important pour elle. Notre mission est là, notre joie aussi. Il y a des grands et des petits sanctuaires locaux. La mission est la même, seule l’échelle diffère. Il s’agit d’être présent pour répondre aux demandes, aux appels. À Lourdes, c’est emblématique mais c’est aussi vrai ailleurs, la Vierge a dit : “Venez” ! On a beau pallier, organiser des pèlerinages virtuels, envoyer l’huile de la Sainte Face ou des bidons d’eau de Lourdes, rien ne remplace le fait de se réunir devant la grotte, de toucher le rocher. Le nombre de personnes interpellées par Internet parait en croissance, mais ces demandes ne sont pas complètement satisfaites. Il manque la dimension du rassemblement, du partage, du lien. Au-delà du côté financier, qui n’est que la partie émergée de l’iceberg et qui nous aide à remplir notre mission, les pèlerins me manquent aussi, ainsi que nos discussions et nos échanges.

Comment envisagez-vous l’avenir ?

D’une manière générale, je pense que nous vivons un changement de société. Nous ne pourrons plus répondre aux demandes comme avant. La crise sanitaire interroge notre façon d’agir et pose une vraie question anthropologique sur le sens de la relation et du rapport à l’autre. En tant que sanctuaire, nous sommes au cœur du problème, car notre raison d’être est d’accueillir, de mettre en contact et de relier l’homme avec son Dieu. Nous sommes confrontés à cette incohérence humaine et à cette perte de sens. Mais le Christ est ressuscité ! Notre mission et notre foi s’appuient sur lui ! Nous sommes des lieux d’évangélisation, de proposition de la foi et d’accompagnement. Certes, nous avons les ailes coupées en ce moment, mais il y a dans tous les sanctuaires cette volonté de poursuivre la mission, d’être présent, de répondre coûte que coûte : on ne nous l’enlèvera pas ! Il nous faut retrouver l’essentiel. Oui, “revenez à moi de tout votre cœur” ! Oui, allez voir les saints, demandez des grâces, mais avant tout convertissez-vous ! On ne répondra pas à la crise en se masquant et se désinfectant les mains. Les médecins soignent, mais c’est Dieu qui guérit et nous sauve ! Pour de nombreux sanctuaires, au-delà d’une démarche de guérison possible, il s’agit avant tout de remettre Dieu au cœur de la rencontre, de permettre cette rencontre.

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