Mission Centenaire : Homélie de Mgr Johannes Bündgens, évêque auxiliaire d’Aix-la-Chapelle

Homélie de Monseigneur Johannes Bündgen, évêque auxiliaire d’Aix-la-Chapelle pour la messe du 32ème dimanche du Temps ordinaire, année B, le dimanche 11 novembre 2018, centenaire de l’armistice de la Première Guerre mondiale, en la cathédrale de Reims.

23 août 2011: Cathédrale Notre Dame de Reims (51), Champagne Ardenne, France.

Au milieu de l’antique Athènes s’élevait l’autel pour la paix. Une sculpture en bronze de la déesse de la paix, qui nous est connue par des reproductions : Eiréné, une belle jeune femme, avec l’enfant Ploutos sur son bras, tenant en l’autre main une corne d’abondance. Trois choses retiennent notre attention :

– (1) Eiréné et Ploutos, la paix et le bien-être vont de pair. La paix permet également aux défavorisés d’avoir leur part au bien-être social. La guerre est menée aux dépens des pauvres et des petits. La guerre sert les intérêts des riches et des puissants. La paix profite à tout le monde.

– (2) La paix est personnifiée en tant que déesse, représentée par les beaux-arts, célébrée par les poètes, vénérée dans le culte religieux. La paix a une dimension théologique. La religion a un potentiel de paix inaliénable. Sans référence à Dieu, la source de toute paix, il ne peut y avoir de paix.

– (3) Aucun sacrifice sanglant n’a été offert sur l’autel de la paix à Athènes, pour la bonne raison que la déesse les refuse. En revanche, à Rome, des animaux ont bien été égorgés. Le sang des bœufs et des moutons coulait abondamment sur l’Ara Pacis. La pax romana, la paix romaine d’Auguste était une paix sanglante.

Aujourd’hui, les cathédrales s’élèvent au centre de nos villes. Sur leurs autels, l’Eucharistie est célébrée comme le sacrifice de réconciliation sans effusion de sang. La dimension théologique de la paix et le potentiel de réconciliation de la religion se manifestent ici. Tous sont conviés, invités, à la table du Seigneur, qui veut que tous vivent en paix et profitent des bienfaits de la création.

Ici, à Reims, 100 ans après la fin de la Première Guerre mondiale, nous affirmons ensemble que l’Europe est un continent de paix. L’Union européenne fut créée comme un manifeste de cette paix ; et notre génération est tenue de réinventer l’Europe continent de la paix. Les villes du couronnement, Reims et Aix-la-Chapelle, sont emblématiques. Elles sont des villes-symboles des racines chrétiennes de l’Europe et d’un ordre social conforme aux valeurs de l’Évangile : solidarité, justice et paix. En témoignent les vitraux de l’artiste allemande Imi Knoebel, qui ont trouvé dans la dernière décennie une place à côté de ceux de Marc Chagall, dans cette cathédrale reconstruite après sa destruction par les Allemands.

Aix-la-ChapelleUn aveu personnel. Aujourd’hui, c’est l’un des moments les plus émouvants de ma vie. Être debout devant cet autel me remplit de honte et de respect. La ville et l’évêché d’Aix-la-Chapelle se voient comme un pont et une charnière entre la France et l’Allemagne. Mais je ressens aussi tout le fardeau de l’histoire. Mon père était un soldat pendant la Seconde Guerre mondiale et il fut prisonnier de guerre en France. Ma vie et celle de ma famille sont entièrement redevables à la façon vraiment humaine de traiter en France les jeunes prisonniers de guerre. Mon père avait été élevé dans la haine des Français ; plus tard, il a appris la langue française et a étudié l’histoire française. Il nous a emmené, alors que nous étions enfants, lors de ses voyages en France comme dans un pays qu’il avait appris à aimer. Nous espérons sincèrement que ce travail de réconciliation va se poursuivre aujourd’hui et que les populismes nationalistes naissants ne le mettront pas en péril.

Le fait que l’histoire de l’après-guerre devienne une histoire de réconciliation ne va pas de soi. Malheureusement, après 1918, la réconciliation a échoué. En 1925, Thomas Mann se rendit à Paris et observa la haine non diminuée et plutôt accrue entre Français et Allemands. Cela me remplit d’étonnement et de reconnaissance, qu’en qualité d’évêque allemand, je puisse être ici aujourd’hui parmi vous et que nous puissions ensemble célébrer cette commémoration dans un esprit de réconciliation. La Première Guerre mondiale fait partie de notre histoire commune franco-allemande. Nous, chrétiens, sommes aux côtés des victimes et ne les oublions jamais. Aujourd’hui, j’évoque le souvenir de tous ceux qui ont subi les actes horribles causés par l’armée allemande dans votre beau pays de France. Je ressens la honte suscitée par les atrocités et le fait que des responsables de l’Église les ont justifiés et glorifiés, les ont minimisés ou les ont étouffés dans une illusion nationaliste. Je suis reconnaissant pour le jumelage de Reims et d’Aix-la-Chapelle et pour tout le bien qui a pu se se concrétiser au cours des décennies, pour l’hospitalité mutuelle, en particulier chez les jeunes générations. Je me souviens du voyage effectué par la délégation d’Aix-la-Chapelle en avril 2017 pour participer à la commémoration de la messe qui fut célébrée le 8 juillet 1962 dans cette cathédrale, et à laquelle prirent part ensemble le président Charles de Gaulle et le chancelier Konrad Adenauer, tous deux catholiques fervents. C’était le moment fort de la visite d’État. Ils se sont serré la main, posant par là un signe visible de réconciliation. Ils voulaient surmonter les conflits du passé et assuraient que leurs peuples étaient prêts à façonner l’avenir de l’Europe dans la paix. C’est notre devoir, de ne jamais oublier cette vision. Les catholiques allemands se sont réunis cette année à Münster, ville de la paix, à l’occasion du grand rassemblement catholique (Katholikentag), sous le thème « Cherche la paix ! » Nos organisations humanitaires catholiques, telles que Missio, la Mission des enfants, Misereor, Adveniat, Renovabis, l’année prochaine pour la première fois mèneront une campagne commune et ont choisi ce thème de la paix.

Un centenaire est une commémoration difficile. Il n’y a plus de témoins oculaires. Les historiens se sont emparés du sujet. Même aux catastrophes incommensurables, ils trouvent des explications rationnelles. Comment des choses aussi horribles que celles qui se sont passées pendant la Première Guerre mondiale ont-elles pu se produire entre deux nations civilisées ? On se prononça de part et d’autre pour la « voie des armes » pour trancher les différents et décider de l’hégémonie en Europe. À un moment donné, on considérait inévitable la grande guerre. Selon les historiens, l’état-major allemand avait poursuivi depuis le tournant du siècle un plan perfide. Le cynique calcul des généraux réduisait à néant toutes les règles du droit international. C’était déjà un symptôme révélateur d’infériorité et d’un sentiment d’isolement et d’encerclement en Europe. La Prusse avait toujours remporté les guerres du XIXè siècle par la même méthode : mobilisation de toutes les forces disponibles, déploiement rapide, pénétration profonde dans le territoire ennemi, neutralisation de l’adversaire par un affaiblissement militaire et économique radical, cessation des hostilités. Le maréchal Helmuth von Moltke (+ 1891) a eu à la fin de sa vie le pressentiment que ce type de guerre était chose du passé et qu’une nouvelle guerre serait un bain de sang sans fin. Nous commémorons également en 2018 le souvenir de la Guerre de Trente ans, qui a commencé il y a 400 ans, en 1618. Moltke se représentait cette guerre comme un spectre lugubre, un carnage sans fin qui, après chaque bataille, redémarrerait quelque part, avec finalement une paix d’épuisement sans vainqueurs ni vaincus. C’était un pressentiment plutôt clairvoyant quant à la façon dont la Première Guerre mondiale allait se dérouler. Son successeur Schlieffen élabora un plan de guerre offensive et jugea nécessaire de marcher à travers les États neutres de la Belgique et du Luxembourg pour prendre les armées françaises à revers et les jeter contre leurs propres fortifications pour les écraser.

En août 1914 a démarré la mise en œuvre de ce sinistre plan, mais la violation de la neutralité de la Belgique a rapidement conduit à l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne. L’équilibre des forces a changé, et la guerre sanglante pour les postes avancés et la guerre d’épuisement pour les forces mobiles ont été extrêmement pénalisantes pour les deux armées. La fixation schizoïde sur le traumatisme de la Guerre de Trente ans avait réduit le champ de conscience des généraux et c’est ainsi que se reproduisit exactement ce que l’on voulait pourtant éviter. Des hommes politiques expérimentés ont été victimes de leur aveuglement et complices de ce qu’ils voulaient réellement empêcher. Les militaires avaient été éduqués dans la tradition du Blitzkrieg, de la guerre-éclair. Mais le progrès de la technologie de l’armement avait mis en échec ce modèle. L’offensive était clairement désavantagée. Si un défenseur utilisait des armes modernes telles que des mitrailleuses et des lance-flammes, quelques hommes dans une forteresse pourraient détruire des régiments entiers d’assaillants. Nous sommes donc retombés dans la guerre des fronts avec un nombre incroyablement élevé de victimes. Les officiers ont mis un temps infini à comprendre cette relation, pourtant simple, de cause à effet. Leur stupidité et leur obstination, qui ont retardé cet apprentissage, ont coûté la vie à des millions de soldats.

La guerre a pris fin en 1918. Les traités de Versailles et de Saint Germain furent signés. Mais la paix n’était pas au rendez-vous. Dans les pays vaincus comme l’Allemagne, mais aussi parmi les puissances victorieuses comme l’Italie, la société tout entière était militarisée. Des partis se sont formés qui relevaient davantage de la milice armée que de l’organisation politique. La vie sociale était sous l’emprise de la violence. L’assassinat des représentants politiques était à l’ordre du jour. La vie même n’avait plus aucune valeur. On était blindé devant le phénomène de la mort en masse. La violence offrait aux traumatisés, qui avaient vécu la guerre, un moyen de compenser l’épreuve de la défaite et l’humiliation subie. De nombreux soldats, en particulier des officiers subalternes, ne sont jamais revenus à la vie civile et ils ont tout simplement continué à se battre sur les fronts internes. Pour eux, la guerre ne pouvait jamais finir. Les jeunes gens optaient pour des positions encore plus radicales que celles des vétérans. Ainsi est née une nouvelle spirale de violence. Les fascistes et les nationaux-socialistes ont su canaliser ce mouvement. L’antibolchevisme est devenu une psychose collective et s’est associé à la haine des Juifs et de toutes les élites. Les partisans de la paix n’étaient plus que des voix solitaires dans le désert. Le travail de réconciliation doit être réalisé à nouveaux frais par chaque génération.

Tournons-nous en conclusion vers la veuve qui se tenait près du tronc des offrandes au temple. Elle est une icône de l’évangile. Martin Luther, baptisé le 11 novembre, jour de son patron saint Martin, met sur le passage de l’Evangile d’aujourd’hui ce titre Scherflein der Witwe, « Le sou de la veuve ». Luther a inventé le mot et l’a introduit dans la langue allemande. Scherflein vient du verbe schürfen, gratter, râcler : elle arrache son offrande à son propre corps ; elle met de côté ce dont elle a pourtant le plus besoin ; elle se l’arrache comme on s’arrache un lambeau de peau.

La rencontre avec la veuve se produit au seuil de la Passion. Jésus monte à Jérusalem pour donner sa vie en rançon pour la multitude. Personne ne le comprend. Il se sent alors bien proche de cette mendiante anonyme. Elle seule a compris ce qui était important pour lui : tout abandonner, ne rien conserver pour lui-même, se donner jusqu’à la mort, donner sa propre vie en sacrifice, la déposer d’un coup dans le tronc de Dieu. La tombe est ce tronc dans lequel Jésus a jeté sa vie, pauvre, méprisé, proie des moqueurs et des railleurs. Jésus s’incline respectueusement devant cette pauvre femme et l’évangile conserve sa mémoire jusqu’à aujourd’hui. Son image est inoubliable, devenue parabole d’évangile.

Cent ans après la fin de la Première Guerre mondiale, nous ne pensons pas d’abord aux hommes d’État et aux généraux, aux ministres et aux officiers, mais aux 15 millions de victimes anonymes, soldats et civils. Nous ne connaissons même pas leurs noms, ils ne figurent dans aucun livre d’histoire. Mais ce sont eux, les vrais héros de l’histoire. Ce sont des inconnus de l’histoire du monde, des figurants sans nom comme la veuve anonyme. Pendant une seconde, elle apparaît sous les projecteurs de l’Évangile puis disparaît immédiatement pour ne jamais revenir. Personne ne la remarque. Pour les comptables du trésor du temple, c’est une quantité négligeable. Pour Jésus, en revanche, elle est au centre de l’attention. Elle représente les nombreux Sans-nom, qui sont à peine considérés, qui font le bien de façon inaperçue, qui donnent tout par amour et n’en parlent jamais. Elle agit sans arrière-pensée, sans calcul. Elle met ce qu’elle a, ce qu’elle est, dans le tronc de Dieu. Elle est toute entière dans le don qu’elle fait. Là, tout son cœur y participe. Dans son sacrifice, la veuve anticipe la passion de Jésus. Bien que tous les disciples de Jésus ne soient pas appelés à mourir de la mort sanglante du martyr, chacun doit être prêt à tout donner, à donner sa vie entière. Cet abandon complet se produit avec la menue monnaie de notre vie quotidienne. Sans grands mots, elle fait ce qui est bien, et cela vaut de l’or.

Après la rencontre avec la veuve, Jésus ne se retrouve plus qu’en compagnie de ses ennemis mortels ou avec des spectateurs indifférents, loin de toute chaleur humaine. Cette veuve est la dernière consolation terrestre que Dieu a pour lui. Pour la dernière fois, il y a une personne avec qui Jésus est intérieurement en harmonie. Elle est la seule à comprendre la vraie finalité du temple. Toute l’activité sacrificielle imposante qui se déroule avant la Pâque dans le temple de Jérusalem risque de tourner à vide. Le temple lui-même est destiné à disparaître. Dans quelques années, il n’en restera plus rien. « Le sou » de la veuve restera. Jésus rassemble ses disciples ; il nous invite devant ce tronc. La veuve est un exemple pour nous. Nous devrions devenir plus généreux, plus heureux de ce que nous avons, plus croyants. Nos petits calculs et nos mesquineries devraient nous faire honte. Jésus fait usage de l’exemple de la veuve pour ouvrir nos yeux en faveur des pauvres et des victimes. Il attire notre attention sur les souffrances de ces petits auxquels la guerre fait toujours tant de mal. Il est de notre devoir de servir la paix de toutes nos forces afin que tous puissent avoir part au bien-être de la société. Eiréné et Ploutos sont inséparables.

Début novembre, et certains pensent déjà au courrier de Noël. L’an dernier à Noël, le pape François a envoyé un message provocatif. C’était plutôt une carte anti-Noël avec une photographie en noir et blanc choquante prise à Nagasaki (par le photographe américain Joseph Roger O’Donnell) en 1945: Un garçon, âgé peut-être de douze ans, pieds nus, portant des vêtements usés, se tient sur le bord de la route. Sa poitrine est bombé, car il porte attaché sur son dos un lourd paquet, le cadavre de son petit frère, tué lors du largage de la bombe atomique. Il attend dans la longue file devant le crématorium. Le visage du garçon ne trahit aucun sentiment, impassible, il porte son terrible fardeau apparemment avec dignité. Mais quand on regarde de près, on se rend compte qu’il se mord les lèvres jusqu’au sang. Le pape n’a écrit pour texte que ces mots « … le fruit de la guerre » suivis de sa signature. François aime parler de son grand-père, qui a combattu en tant que soldat italien lors de la Première Guerre mondiale sur le front du Piave. Enfant, il a fait l’expérience des innombrables Européens à Buenos Aires, qui ont raconté les horreurs de la Seconde Guerre mondiale après avoir fui l’Europe. Le pape est avec nous aujourd’hui dans notre prière pour la paix et dans notre engagement pour la réconciliation.

Dans le « Gotteslob », notre livre de chants catholique, on trouve cette prière d’un juif pour la paix et la réconciliation :

Qu’il te plaise, Éternel, notre Dieu et le Dieu de nos ancêtres, de libérer le monde de la guerre et des effusions de sang et de répandre à la place une grande et merveilleuse paix dans le monde, qu’aucune nation ne lève plus son épée contre une autre nation et qu’aucune nation n’apprenne plus l’art de la guerre. Que tous les habitants de la terre prennent enfin conscience de cette vérité et en aient connaissance, que nous ne sommes pas venus au monde pour le tracas et la discorde – que Dieu nous en préserve – ni pour la haine, la jalousie, l’incitation à l’effusion de sang, – que Dieu l’interdise. Nous sommes plutôt venus au monde pour te reconnaître et te connaître. Loué sois-tu pour toujours. Amen.

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