Mgr Sako : « Appuyer cette Eglise en difficulté est un devoir spirituel et moral »

louis raphaël sakoA l’occasion de sa visite en France (4-10 juillet 2015), le Patriarche des Chaldéens (Irak), Mgr Louis Raphaël Sako, a participé à un temps de prière et présidé une ordination. Il fait le point sur la situation des Chrétiens d’Orient et exhorte l’Occident à donner de l’espoir aux jeunes.

Que retenez-vous du temps de prière et de l’ordination d’un prêtre de rite chaldéen ?

Ce temps de prière a manifesté la solidarité et la proximité de l’Eglise qui est en France avec les Chrétiens d’Irak et du Moyen Orient qui doivent faire face à de nombreux défis. La prière est une expression très forte de la communion des chrétiens et de leur unité. C’est ce dont nous avons besoin aujourd’hui ! L’église Saint-Thomas Apôtre à Sarcelles était pleine, avec plus de 2000 personnes. Le Père Narsay Soleil est issu de la diaspora : son ordination représente un espoir pour cette communauté. Mais quel est son avenir ? Avec le temps, elle ne doit pas seulement s’intégrer mais s’assimiler, être dissoute dans son pays d’accueil. Avec le temps, elle oubliera sa langue, sa liturgie… Ou bien le risque est de tomber dans le nationalisme, le « chaldéisme », à la recherche d’un lien avec son histoire. Mais la réalité est maintenant différente en Irak. Nous avons mené une réforme de la liturgie. On ne peut plus se concentrer pendant deux heures. Je reste toujours après la messe pour écouter les remarques. Une femme m’a dit qu’elle voulait une liturgie plus courte, avec des mots forts qui ont du sens pour les fidèles, des homélies brèves. Moi, je ne peux pas prier quand je ne comprends pas. Quand je prie, je veux utiliser un langage qui me touche au cœur. Je suis allé embrasser cette femme !

Pourquoi avoir proposé aux autres Eglises catholiques d’Irak de former « l’Eglise d’Orient » ?

Nous sommes trois rites de la même Eglise catholique : Chaldéens, Assyriens de l’Eglise d’Orient et l’ancienne Eglise d’Orient, née il y a 50 ans. L’un des patriarches est mort et l’autre est un peu âgé. Les deux groupes ont essayé de faire l’unité en se référant au Synode. J’ai saisi l’occasion car nous sommes tous catholiques. Ce n’est qu’une question formelle de vocabulaire. Celui-ci est lié à la culture, à la langue… Il existe un Comité mixte pour le dialogue avec le Saint-Siège. Ce n’est qu’un problème administratif. Je pense que ce sera possible, surtout avec le Pape François. Jusqu’à présent, nous sommes divisés. Querelles de tribus… Cela nous donnera beaucoup plus de forces au plan politique ou social. Nous pourrions faire un Synode commun en septembre. Nous, les deux patriarches, pourrions donner notre démission, à condition de ne pas être choisi. Pour qu’on puisse élire un nouveau leader.

Quelles nouvelles des chrétiens d’Irak ?

A un an et un mois après l’épuration des chrétiens de Mossoul et de la plaine de Ninive, on ressent de l’inquiétude, la peur de l’avenir et pour leurs enfants, pour tout ce qu’ils ont dû quitter. C’est très lourd.

En France, après la messe, j’ai échangé avec des réfugiés. Ils croient que j’ai les clés pour tout résoudre ! Pour eux, un patriarche est une grande référence. Je fais tout ce que je peux mais les miracles, c’est le Seigneur qui les fait. Ici, les parents sont déracinés, en souffrance. Leurs enfants sont scolarisés en France. Si la paix revient, ils ne voudront pas retourner en Irak. C’est déjà trop tard. La situation en Irak et en Syrie est liée. L’Etat islamique occupe 50% du territoire syrien et plus d’un tiers du sol irakien : Il n’y a plus de frontière. Le conflit se durcit.

Vous avez plusieurs rendez-vous avec des personnalités politiques ?

L’accueil est très bon. Surtout que la France, par son histoire, est très proche du Moyen Orient et des minorités chrétiennes. La France, pays laïc, représente la liberté et la démocratie. C’est ce dont nous avons besoin aujourd’hui. Je ne suis pas contre une « laïcité positive ». La France peut faire pression pour la réforme de la constitution.

Comment se passe la collaboration avec l’œuvre d’orient ?

Au-delà du soutien moral et de l’aide matérielle, l’œuvre d’orient permet un accès auprès des politiques, afin de trouver une solution pour les Irakiens et favoriser la réconciliation. Pourquoi ne pas créer une fédération pour garder une certaine unité dans ce pays ?

Quel appel lancez-vous aux Français ?

Du point de vue ecclésial, je pense qu’il faut trouver une pastorale plus appropriée aux jeunes français, aux familles dont la sensibilité et la mentalité ont changé. Ces jihadistes qui viennent de France cherchent un idéal. Il existe un vide. Je pense qu’il ne faut pas avoir peur de parler de la foi, de l’engagement religieux qui est un amour mystique très profond, face à cette culture de jouissance et de plaisirs. Certaines personnes ne sont pas satisfaites. Elles cherchent autre chose dans le jihadisme.

J’ajouterais que la politique doit respecter les religions et les valeurs religieuses. Celles-ci sont stables alors que les politiques changent, car elles dépendent des intérêts en jeu.

Par ailleurs, les chrétiens d’Occident pourraient être beaucoup plus proches des chrétiens d’Orient. Toute notre théologie est basée sur la grâce, pas sur le péché. Il n’y a pas d’appel à la Croix et à la souffrance, à la mortification. C’est une Bonne Nouvelle ! Où est la joie aujourd’hui ? Chez nous, la Croix est la Croix glorieuse, sans le corps, comme le tombeau vide. Notre Eglise est persécutée depuis toujours. Cela suscite beaucoup d’espoir : Si le Christ est ressuscité, nous connaîtrons le même sort. Il faut avoir courage et patience pour persévérer, ne pas renoncer.

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