Mgr Dagens : « Devenir chrétiens dans une société qui n’est plus chrétienne »

Ce n’est pas une lettre pastorale mais une lettre ouverte ?

C’est une lettre ouverte pour une raison très importante. Nous devons reconnaître nous-mêmes, catholiques en France, que nous sommes présents sur la place publique. Pas seulement en manifestant sur la place publique. Nous y sommes présents par notre capacité de penser notre situation. Quelle est-elle ? Nous sommes appelés à être chrétiens dans une société qui n’est plus chrétienne. Par rapport à cette société qui n’est plus chrétienne, il y a deux attitudes extrêmement tentantes et que je refuse clairement et publiquement : la lamentation ou l’agressivité. La lamentation au nom de laquelle nous accuserions une société « barbare » de nous refuser. Lamentation par laquelle nous accepterions de nous replier dans nos « clubs catholiques », restant entre nous et critiquant la société « barbare ». Ou bien, deuxième attitude : l’agressivité. Les coupables ? Ce sont les autres, c’est le gouvernement socialiste, ce sont les lois du gouvernement socialiste. Je refuse ces deux attitudes. Car la lamentation qui n’aboutit à rien, sinon à chercher et à trouver des coupables, et l’agressivité procède d’une ignorance de la réalité politique. « Politique » au sens noble du terme : la présence dans la cité, en grec « polis ». Je redoute que l’on ait donné à certains catholiques, sans culture politique, l’illusion qu’il suffisait, pour reconquérir une place dans la société, de défiler nombreux dans les rues. Pourquoi ? Je m’inspire de René Rémond (historien et politologue, NDLR), auquel j’ai succédé à l’Académie française, mais aussi d’Emile Poulat (historien et sociologue, NDLR). Lisez le numéro d’octobre de la revue Etudes et le très bon article sur « le catholicisme intransigeant » par Charles Mercier, consacré à ma réaction. L’illusion est la suivante : il n’y aurait plus que des rapports d’opposition entre l’Etat laïc et l’Eglise catholique. Quelle stupidité ! Le débat est à trois termes : Etat laïc, Eglise catholique et société sécularisée, pluraliste mais dans laquelle les religions – et notamment la tradition catholique – peuvent et doivent tenir leur place. Pas de manière agressive mais à partir de leurs sources.
 

Dans cette lettre, vous rendez hommage au Pape François…

Je remercie notre bien-aimé Pape François de nous reconduire à nos sources, comme il l’a fait, pour les évêques du Brésil, le 27 juillet 2013. Quel discours superbe ! C’est une lecture des Pèlerins d’Emmaüs (Luc, 13-33) et que j’évoque dans la dernière partie de cette lettre ouverte aux catholiques de la Charente et bien au-delà. Les paroles du Pape François sont pour tous. Le chemin d’Emmaüs est le nôtre. Il faut relire comment il devient une clé de lecture pour le chemin à parcourir. Et comme je me permets de le citer : « Il faut une Eglise en mesure de tenir compagnie, d’aller au-delà de la simple écoute ; une Eglise qui accompagne le chemin avec les personnes, une Église capable de déchiffrer la nuit contenue dans la fuite de tant de frères et sœurs de Jérusalem. (…) Sommes-nous encore une Église capable de réchauffer le cœur ? (…) De réaccompagner à la maison ? (…) Il faut une Église qui redonne de la chaleur, et enflamme de nouveau les cœurs ». Et non pas une Eglise frileusement repliée sur elle-même ou résignée à devenir une peau de chagrin, manipulée par des catholiques pleurnichards qui se raconteraient leurs petites histoires.
 

Vous invitez à s’inspirer de « Diaconia 2013 »…

Le vendredi 10 mai au soir, dans la basilique Sainte-Bernadette, des centaines – et sans doute des milliers – de personnes étaient réunies pour une grande veillée animée par les communautés de l’Arche de Charente. Nous avons quatre communautés de l’Arche en Charente et je les connais bien. Pendant cette veillée, trois temps inséparables. Premier temps : le geste physique et chaste du lavement des pieds. Deuxième temps : le temps silencieux du sacrement du pardon, qui est comme une petite résurrection. Troisièmement : l’adoration du Christ de l’eucharistie jusqu’au milieu de la nuit. L’important, c’est la jonction entre ces trois moments. D’abord, le geste physique du lavement des pieds, comme Jésus pour ses douze apôtres et Judas était parmi eux. Il s’abaisse, met de l’eau dans une bassine et lave les pieds des Douze. Il les essuie avec ses mains. Les mains ne caressent pas. Elles touchent les pieds d’une manière chaste, qui manifeste la confiance et l’amitié d’une manière fraternelle. A cette heure-là, lors du dernier repas, Jésus se souvient que quelques jours auparavant, une femme, nommée Marie, est venue près de Lui. Elle a essuyé ses pieds avec ses cheveux et y a versé un parfum très précieux. Cela a scandalisé Judas. « Quelle dépense inutile » a-t-il dit. Mais cette femme aimait Jésus. Elle ne Le capte pas pour elle, elle Lui manifeste avec son corps sa tendresse, de manière chaste. Lors de la messe d’inauguration de son pontificat, en mars 2013, le Pape François a dit : « Nous ne devons pas avoir peur de la bonté et de la tendresse ! » Il ne faut pas avoir peur de nous manifester les uns aux autres la tendresse de Dieu par des gestes d’amitié, de confiance, par un toucher chaste. Notre société ne sait pas tenir compte de la réalité du corps que l’on sépare du cœur. Cette femme, qui a embaumé déjà le corps de Jésus, sera près du tombeau et près du corps de Jésus ressuscité. Il lui dira :  « Ne me touche pas, ne me retiens pas, laisse-moi aller vers le Père ». Le corps – soyons clairs – avec la chair, le sang, les passions, les pulsions. Et aussi notre relation au corps du Christ : nous sommes incorporés au corps du Christ. Le geste du lavement des pieds est un geste chaste et fraternel, accompli par le Christ, et nous pouvons l’accomplir les uns pour les autres, les communautés de l’Arche en font presque un sacrement.

Deuxième geste : le sacrement du pardon. Je l’ai donné à bien des personnes. Certaines ne s’étaient pas confessées depuis deux ans, dix ans, quinze ans, vingt ans… Quelle joie de pouvoir dire : « La paix soit avec vous ! Le Christ ne vous condamne pas. Allez dans sa paix et ne péchez plus ». Quel signe de résurrection ! Et l’on m’a dit que, cette année, à cause des paroles du Pape François – « Dieu ne se lasse jamais de pardonner. C’est nous qui nous lassons de lui demander pardon » (avant l’angélus du 17 mars 2013, NDLR) – beaucoup de personnes avaient repris le chemin du sacrement du pardon.

Troisième temps : on a exposé cette fine lamelle de pain, qui est le corps livré de Jésus. Et nous sommes restés en silence jusque dans la nuit, devant Lui, qui était là, présent avec son corps crucifié et ressuscité. Son corps sauveur. Quand on quitte ce lieu d’adoration, on n’a pas eu d’illumination – je n’en ai pas eu. Mais on est imprégné d’une présence douce et désarmée. Je souhaite que ce qui s’est passé à Lourdes, en relayant le geste fraternel et chaste du lavement des pieds, le signe de résurrection qu’est le sacrement du pardon et le temps de silence devant la présence du Christ, que tout cela soit pratiqué de manière plus ordinaire dans nos communautés.
 

Vous adoptez parfois un ton provocateur…

Volontairement. Je suis passionné ! J’espère que l’on me comprend. Nous ne pouvons pas nous contenter de quelques discours pieux ou de quelques mesures d’accompagnement qui ne font pas le poids par rapport aux défis que nous avons à relever dans la société actuelle : devenir chrétiens dans une société qui n’est plus chrétienne. Je trouve souvent le ton des évêques trop feutré. On cherche à faire plaisir à tout le monde et on ne répond à personne.
 

Des signes de la diaconie dans le diocèse

Dans plusieurs paroisses est proposé, depuis quelques mois, le vendredi soir, un temps d’adoration eucharistique pendant lequel des prêtres sont disponibles pour le sacrement du pardon.

A Angoulême, Mgr Dagens a accueilli, il y a trois ans, une Fraternité Trinitaire à double vocation : adoration de la Trinité et libération des captifs. Elle est aujourd’hui composée d’un prêtre, de quatre religieuses et de neuf laïcs, hommes et femmes. Chaque jour, la matinée est marquée par la lectio divina. A midi, la messe est célébrée. L’après-midi est consacrée à l’accueil et au sacrement du pardon. L’adoration eucharistique ponctue la fin de l’après-midi et la prière du soir conclut la journée. Plusieurs groupes sont liés à cette fraternité : personnes divorcées, parents d’homosexuels, et homosexuels, hommes et femmes. De beaux signes de la fraternité chrétienne !

Dans une lettre ouverte, publiée en septembre 2013, Mgr Claude Dagens, évêque d’Angoulême, exhorte à dépasser l’attitude de lamentation ou d’agressivité de certains catholiques. A la suite du Pape François, il appelle de ses vœux une Eglise « capable de réchauffer le cœur » et invite à (re)découvrir le geste du lavement des pieds.
 

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